DROITS-ALGERIE: La gendarmerie tire la sonnette d'alarme sur le viol des femmes

ALGER, 22 nov (IPS) – Houda T., une femme de 30 ans, vivant à Alger et victime de viol, a préféré garder le silence dans l'anonymat. “J'ai été violée par mon supérieur hiérarchique dans mon lieu de travail il y a presque six mois. Depuis ce drame, j'ai quitté mon emploi et je préfère digérer mon mal en attendant des jours meilleurs”.

Une autre femme plus jeune, Zina M., 25 ans et étudiante en Kabylie, dans le centre de l'Algérie, affirme qu'elle a été violée par un ami de confiance. “Il m'a amenée en voiture, le mois dernier, à la campagne où nous avions passé d'agréables moments. Mais à ma grande surprise, mon ami a commencé à divaguer sous l'effet de l'excitation, ce qui l'a conduit à recourir à la force physique pour attenter à ma pudeur”.

Zina indique à IPS qu'elle n'a pas déposé une plainte contre son violeur de peur d'aggraver la situation. “Le recours à une plainte pourrait aboutir à une guerre entre familles et je préfère prendre mon mal en patience”, dit-elle à IPS.

“Elles sont de plus en plus nombreuses, les femmes victimes de viol que nous assistons psychologiquement et que nous soutenons dans pareilles circonstances”, déclare à IPS, Amina Derradji, présidente de l'association Femmes en détresse, basée à Alger, la capitale. Derradji reconnaît les hésitations de beaucoup de femmes à recourir à la procédure judiciaire pour poursuivre leurs bourreaux.

“Les préjugés et les tabous que véhicule la société algérienne imposent une sorte de silence aux victimes qui préfèrent digérer dans l'anonymat leur mal que d'en faire le bruit”, souligne-t-elle. Vingt cas de viol de femmes ont été enregistrés en Algérie en octobre, s'ajoutant ainsi aux 847 affaires d'enlèvement, d'atteintes à la pudeur, de séquestrations et viols, et d'inceste durant les neuf premiers mois de cette année, selon une étude de la gendarmerie nationale de ce pays d'Afrique du nord.

Environ 190 cas de viols uniquement ont été enregistrés jusqu'en octobre, dont 88 sur des mineures en 2007, contre cas en 2006, indique l'étude publiée le mois dernier.

Le nombre de femmes violées dans ce pays musulman prend des proportions alarmantes, selon la gendarmerie algérienne qui, au terme de cette étude récente sur le phénomène du viol, tire la sonnette d'alarme. Pourtant, l'étude ne comprend pas les nombreux autres cas non signalés en raison des tabous et préjugés qui continuent de peser sur la société algérienne.

Selon la même enquête, 239 personnes sont écrouées et inculpées pour viol, dont sept mineurs et 157 adultes âgés de 18 à 28 ans. En outre, 246 affaires de viol sont traitées en justice pour les neufs premiers mois de 2007, contre 241 durant la même période en 2006. Au total, 316 cas de viols avaient été enregistrés en 2006, contre 307 en 2005.

La catégorie de violeurs, selon l'étude, est dominée par des sans-emploi dont le nombre s'élève à 255, contre 13 salariés, sept personnes de profession libérale et neuf fonctionnaires, selon les plaintes enregistrées à la gendarmerie nationale.

Même si le Code pénal algérien prévoit des peines allant de cinq à 10 ans de prison ferme à l'encontre de toute personne coupable d'attentat à la pudeur, cela ne semble pas dissuader les violeurs de plus en plus nombreux.

Néanmoins, 239 personnes sur 255 jugées ont été condamnées pour viol à des peines allant jusqu’à cinq ans de prison ferme cette année. Les 16 autres ont été relâchées pour absence de preuves matérielles.

“Des mesures très rigoureuses et dissuasives sont nécessaires pour endiguer ce phénomène qui nous interpelle tous en tant que citoyens”, estime Amar Zaidi, avocat basé à Tizi Ouzou, en Kabylie. “Des mesures draconiennes à l'encontre des violeurs, notamment l'augmentation de la période d'incarcération, signifieraient la protection des femmes qui souffrent le martyr”. Selon l'étude la gendarmerie nationale, les villes à forte densité humaine sont les plus touchées par le phénomène.

“L'agressivité sexuelle est la conséquence d'une frustration”, a expliqué à IPS, Dr Rabah Amireche, médecin psychiatre basé en Kabylie. “Dans notre société, l'ordre social exige que l'acte sexuel s'inscrive dans un cadre accepté, c'est-à-dire le mariage”. “Mais avec les difficultés sociales, la condition de l'adolescence s'allonge et les jeunes se marient à un âge tardif, d'où la frustration”, affirme Dr Amireche. “Cette frustration en elle-même est un désir non assouvi et l'insatisfaction crée des conditions en l'être humain, le poussant à s'exprimer autrement (violemment)”, ajoute-t-il.

Pour sa part, Dr Mohamed Bekat Berkani, président du Conseil de la déontologie médicale, a insisté sur la nécessité de trouver des mécanismes légaux autorisant les femmes victimes viol à se faire avorter quand elles tombent enceintes. Il a lancé un appel dans ce sens lors d'un forum organisé par le quotidien gouvernemental 'El Moudjahid', le mois dernier à Alger. Dr Berkani a même fait appel aux leaders religieux pour qu’ils se penchent sur cette question en faisant la différence entre l'avortement prohibé par la religion et celui rendu nécessaire par les circonstances d'un viol.