POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: Quel sens donner à la suppression de la carte de séjour?

ABIDJAN, 20 nov (IPS) – En supprimant, au début de ce mois, la carte de séjour pour les ressortissants de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) résidant en Côte d'Ivoire, le président Laurent Gbagbo soutient vouloir mettre fin aux exactions dont ils sont victimes dans ce pays depuis une décennie. Mais pour des analystes, la raison de cette décision, en cette période pré-électorale, se trouve ailleurs.

Instituée en 1990 par l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, actuel président du Rassemblement des républicains (RDR, un parti de l'opposition), la carte de séjour était obligatoire pour tous les ressortissants étrangers vivant sur le territoire ivoirien. Elle était délivrée annuellement contre le paiement d'environ 70 dollars pour les ressortissants de la CEDEAO et 100 dollars pour les autres nationalités. Ces étrangers, selon un recensement de l'Institut national de la statistique, étaient estimés en 1998 à quatre millions (26 pour cent de la population totale du pays), dont 95 pour cent de Burkinabé.

“Au moment où la Côte d'Ivoire amorce une nouvelle étape de son évolution, marquée par le retour à la paix et la réconciliation, la libre-circulation pour les étrangers doit devenir une réalité…”, indiquait un communiqué du gouvernement ivoirien après la publication du décret de suppression de la carte de séjour, le 8 novembre.

Ce communiqué ajoute que “la carte de séjour a été trop vite l'objet de considération d'ordre politique… Sa suppression ne peut que renforcer, au plan social, l'idéal de vie commune, d'ouverture et d'hospitalité qui ont toujours caractérisé la Côte d'Ivoire”.

“C'est une grosse épine qui vient d'être ôtée de notre pays”, déclare Emile Kima, un ressortissant burkinabé en Côte d'Ivoire, qui est le principal initiateur d'une réunion de fin-octobre, à Abidjan, entre le président ivoirien et la communauté burkinabé. C'est à cette rencontre que Gbagbo avait annoncé sa décision de supprimer la carte de séjour. “Nous avons toujours voulu participer à l'instauration d'un climat apaisé entre les peuples ivoirien et burkinabé. Cela ne pouvait être possible tant que des différences existent toujours avec la carte de séjour”, explique Kima à IPS.

Mais, si cette décision de suppression satisfait les bénéficiaires, l'opposition ivoirienne ne s'en réjouit pas. “Nous pensons que les étrangers ne sont pas demandeurs de cette décision”, affirme Tiburce Koffi, porte-parole du Mouvement des néo-houphouëtistes, un groupe proche de l'opposition. “L'urgence de la politique nationale ne réside pas en un autre débat, mais dans l'application des accords (de Ouagadougou) pour sortir le pays de la crise”, dit-il à IPS. Selon Koffi, la suppression de la carte de séjour est “un non-événement puisque (c'est) contenu dans l'Accord de Marcoussis (2003, en France) qui indiquait que le gouvernement de réconciliation nationale devait supprimer les cartes de séjour pour les étrangers de la CEDEAO et fonder le nécessaire contrôle de l'immigration sur des moyens d'identification non susceptibles de détournement”.

“La décision du chef de l'Etat a un relent politique qui ne se cache pas”, indique Jean-Luc Douho, un politologue basé à Abidjan, la capitale économique ivoirienne. “En son temps, on a parlé de ces étrangers comme un bétail électoral qui se formait pour l'opposition, notamment pour le RDR. Aujourd'hui, c'est dans ce bétail que le président Gbagbo veut aussi avoir de l'électorat”.

Selon Douho, “Nous sommes de plain-pied dans le processus des audiences foraines. Il n'est pas à exclure que ceux à qui étaient refusés les papiers les aient dans les jours à venir”, explique-t-il à IPS. “Ce sont des calculs politiques qui ne sont pas vains, dans la mesure où le chef de l'Etat ivoirien a marqué un grand coup” avec cette décision.

Cette opinion est partagée par Honoré Kablan, un autre analyste politique, qui déclare à IPS : “Il faut savoir qu'avant que l'on ne parvienne aux élections, il y aura encore des actions d'éclat qui vont se produire, surtout de la part du président Gbagbo”.

“Les tracasseries des étrangers ne datent pas de maintenant. Les effets négatifs de l'institution de la carte de séjour sont connus depuis plus d'une décennie”, souligne Kablan. “Aujourd'hui, le président cherche à maîtriser tous les contours de la situation actuelle et à se donner les armes nécessaires pour aller aux élections”.

Kablan accuse l'opposition d'être “en panne de stratégies”. Si l'opposition mobilise ses troupes sur le terrain, dit-il, il existe, en revanche, des “facteurs organisationnels qu'elle ne maîtrise pas” et qui pourraient constituer, selon lui, un “handicap” au cas où le chef de l'Etat organiserait des élections anticipées avant la fin de l'année prochaine.

Pour sa part, Fabien Aka, professeur d'histoire à l'Université de Cocody-Abidjan, soutient que la décision de suppression de la carte de séjour ouvrira de nouvelles voies aux relations intercommunautaires dans le pays. “Si les étrangers, notamment ceux venant de la CEDEAO, ont aidé à la construction de la Côte d'Ivoire, depuis 1990, ils ne s'y sentent plus à l'aise parce qu'ils sont quotidiennement persécutés pour des problèmes de carte de séjour”, dit-il à IPS.

“Ils (les étrangers) ont perdu de leur dignité, de leurs biens. Sur ce dernier point, souhaitons qu'ils ne demandent pas la réparation des préjudices causés”, indique-t-il. “Car, il y a longtemps qu'il y a eu de graves violations des droits de l'Homme à leur égard et ils peuvent réclamer justice”.

Toutefois, estime Aka, “La suppression de la carte de séjour peut constituer le point de départ de nouvelles relations entre les Ivoiriens et les étrangers. Ce qui assurerait le retour d'une paix définitive et la fin de la crise”.

Mais la décision de supprimer la carte de séjour aux seuls Ouest-Africains n'est pas bien vue de tous les autres Africains étrangers résidant dans ce pays d'Afrique de l'ouest. “C'est dommage que la mesure du gouvernement ivoirien soit uniquement réservée aux ressortissants de la CEDEAO”, déclare Martine Nkenda, ressortissante du Tchad, en Afrique centrale. Si la décision vise à “réaffirmer l'hospitalité de la Côte d'Ivoire”, suggère-t-elle, “il faut tirer un trait sur la carte de séjour pour tout le monde, juste pour équilibrer”.

La Côte d'Ivoire est divisée en deux par une rébellion armée qui occupe la moitié nord du pays depuis le 19 septembre 2002. Des ex-soldats de l'armée régulière estiment avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée des populations de cette partie du territoire. Mais depuis le 4 mars dernier, la signature d'un nouvel accord politique entre les ex-belligérants, à Ouagadougou, au Burkina Faso, a donné l'espoir d'un retour à la paix. Toutefois, l'organisation d'élections libres et transparentes pour sortir le pays définitivement de cette situation de ni paix, ni guerre, reste encore un défi, selon des analystes.