MARRAKECH, 9 oct (IPS) – Le gouvernement marocain a élaboré une stratégie pour faire face aux dizaines de milliers de mendiants qui tendent la main chaque jour dans les ruelles des villes du royaume, a déclaré Abderrahim Harrouchi, ministre du Développement social, de la Famille et de la Solidarité, la semaine dernière, dans un entretien téléphonique avec IPS depuis Marrakech, au sud de Rabat, la capitale.
Cet entretien fait suite à une enquête réalisée cette année par le gouvernement du royaume, qui estime à 200.000 le nombre de mendiants dans ce pays d'Afrique du nord, et dont le rapport a été publié à la fin-septembre à Casablanca, la capitale économique marocaine.
Si le gouvernement marocain évoque une panoplie de mesures qu'il met en avant dans un spot publicitaire, des acteurs de la société civile et de la classe politique estiment que l'approche gouvernementale est en deçà des attentes et n'arrêtera pas ce fléau social qui fait tâche d'huile. Face à ce phénomène, indique Harrouchi, “nous avons mis en place une stratégie basée sur trois approches : la première a trait au volet social, la deuxième au volet judiciaire et la troisième se rapporte à la communication”. Sur le plan social, dit-il, “nous travaillons sur l'axe d'insertion des mendiants au sein de leurs familles lorsqu'ils en disposent, sinon, on les met dans des centres sociaux à la charge du gouvernement”. Mais ni le ministre ni le rapport n'ont donné aucune indication sur le coût de cette prise en charge.
La deuxième piste concerne l'insertion socioéconomique à travers des petits projets rémunérateurs, “mais la difficulté est que les mendiants gagnent plus en tendant la main”, note Harrouchi.
Par exemple, la deuxième chaîne de télévision nationale a cité récemment le cas d'une femme mendiante d'un âge avancé, qui dispose de deux maisons et était sur le point d'en acheter une troisième à Casablanca. Elle avait encore sur elle la coquette somme de 100.000 dirhams (environ 14.000 dollars), selon la télévision. Passant en revue la mise en œuvre de la stratégie de lutte contre la mendicité dans les régions de Rabat et Casablanca, les deux principales villes du royaume, Harrouchi a affirmé que 80 pour cent des 1.338 mendiants — interpellés les six derniers mois de cette année — ont été insérés dans des familles. Au même moment, 18 pour cent ont été intégrés dans des centres sociaux, et 1,52 pour cent insérés dans la vie active tandis que quelques cas récidivistes sont poursuivis en justice, a-t-il ajouté.
Ce n'est pas suffisant, estime, pour sa part, Mohamed El Ghafri, membre de la Coordination nationale de lutte contre la hausse des prix à Rabat, qui déclare que “Les statistiques du gouvernement restent en deçà de la réalité”. Le secrétaire général adjoint du Syndicat national des fonctionnaires en retraite, Mohamed Nasreddine, a mis également en doute les chiffres du gouvernement, affirmant que le nombre de mendiants au Maroc dépasserait les 200.000. Il l'estime à environ un million, évoquant d'autres enquêtes sur lesquelles il n'a cependant donné aucune précision.
Selon El Ghafri, la responsabilité de ce drame social doit être à amputée à la politique économique du gouvernement. Le Maroc a poursuivi une politique économique rigoureuse visant à préserver les équilibres macroéconomiques au détriment des interventions sociales.
Pour atténuer la crise provoquée par cette politique d'austérité, El Ghafri souligne à IPS la nécessité, pour l'Etat, de “s'écarter des directives des institutions financières internationales et de ré-assumer ses engagements sociaux”. Le service public, dit-il, ne doit pas être un champ d'enrichissement des responsables à travers la corruption, comme c'est le cas au ministère de la Santé, mais il doit être un service gratuit et efficace.
La note de présentation de l'enquête souligne que la stratégie de lutte contre les “professionnels de la mendicité” a besoin de temps. “Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on arrivera à l'éradiquer, même avec la meilleure bonne volonté. Nul n'ignore que l'éradication ne pourrait se réaliser sans un effort réel de justice sociale en amont”, indique le document. Selon le rapport, des solutions intégrées prenant en compte toutes les dimensions du fléau, sont requises, indiquant que la majorité de ceux qui tendent la main sont des femmes — plus de 51 pour cent. La situation des femmes est précaire du fait d'un divorce avec des enfants sur les bras, de l'inaptitude ou parfois même du chômage technique ou saisonnier du mari. Pour certains analystes, l'indication par l'enquête que 62,4 pour cent des mendiants sont des “professionnels” exige un traitement particulier et profond et non des palliatifs. Ces professionnels exploitent souvent le handicap d'autres mendiants ou des enfants qu'ils louent parfois pour mendier dans la journée. Ils sont payés en fonction de la "recette" quotidienne des mendiants.
Assise quotidiennement devant l'une des mosquées principales de la ville de Marrakech, Fatima, une mendiante quinquagénaire est devenue familière aux fidèles de ce lieu de culte. Les raisons qu'elle invoque pour justifier sa mendicité sont purement sociales. “J'appelle à la générosité des gens depuis quelques années déjà, après le départ impromptu de mon mari (disparu sans suite), afin de subvenir aux charges quotidiennes de mon foyer, aux frais scolaires de mes quatre enfants et au loyer de notre modeste demeure”, déclare-t-elle sur un ton amer et d'une voie basse.
Interrogée par IPS sur la possibilité d'accepter un travail comme domestique, par exemple, Fatima répond sans hésiter : “Non! Comment voulez-vous que la somme de 1.000 dirhams (environ 120 dollars), dans le meilleur des cas, m'aide à m'acquitter de toutes mes charges?” Elle ajoute, avec un sourire mi-moqueur mi-amer, que “de tels boulots ne permettent même pas de payer le loyer ainsi que la carte de bus pour mes deux filles universitaires. Si on se charge de la scolarité de mes enfants, j'accepterai volontiers l'offre de domestique”. Par ailleurs, l'une des notes poignantes de l'enquête réalisée sur un échantillon de 2.400 mendiants répartis sur huit préfectures et provinces du pays, reste le fait que 1,4 pour cent des mendiants recensés sont d'anciens fonctionnaires retraités. Ce qui en dit long sur le régime de retraite et son efficacité au Maroc.
Interrogé sur cet aspect par IPS, Nasreddine du Syndicat national des fonctionnaires en retraite, déclare que “les fonctionnaires mis à la retraite vivent une situation dramatique à cause d'un régime misérable et d'un mépris gouvernemental patent”. “Protéger les anciens fonctionnaires et leurs familles sur le plan social revient d'abord”, selon Nasreddine, “à revoir radicalement le régime de retraite, à l'exonérer d'impôts et à mettre en place une échelle mobile des pensions”. Il demande également de “doter les veuves (des fonctionnaires) d'au moins les deux-tiers du Salaire minimum interprofessionnel général (SMIG)”.
Les veuves gagnent 50 pour cent du salaire de leurs maris et le SMIG ne dépasse pas 240 dollars.
Si l'on rajoute les 2,8 pour cent de mendiants nantis de diplômes d'études supérieures, professionnelles ou secondaires, soit 6.434 personnes, le monde des personnes assistées s'élargit davantage, compliquant le volet social.

