SANTE-AFRIQUE: Eliminer la filariose lymphatique, c'est combattre la pauvreté

OUAGADOUGOU, 9 juil (IPS) – Malgré l'engagement de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à éliminer de la liste des maladies de santé publique la filariose lymphatique d'ici à 2020 en Afrique subsaharienne, beaucoup de pays n'ont pas encore de programme de traitement.

L'OMS a toutefois reconnu, lors d'une réunion d'évaluation tenue en juin à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, que plusieurs pays n'avaient pas encore démarré ou n'étaient pas allés loin dans le programme de distribution de masse des médicaments essentiels — l'ivecmetine et l'albendazole — en raison de contraintes financières. Ces deux médicaments limitent la transmission de la maladie. Sur 39 pays où la maladie est endémique en Afrique subsaharienne, seuls quatre (le Burkina, le Togo, le Ghana et le Bénin) ont atteint l'échelle nationale par la distribution de masse des médicaments, indique l'OMS. La filariose est une maladie provoquée par des filaires et transmise à l'homme par l'intermédiaire des moustiques.

L'OMS définit l'élimination de la filariose lymphatique (LF) comme une lutte contre la pauvreté, car selon l'organisation onusienne, les personnes atteintes de filariose sont physiquement handicapées et ne peuvent pas travailler.

“Nous ne sommes pas contents de l'allure avec laquelle le programme avance et nous sommes préoccupés par le fait que certains pays, qui ont commencé la distribution massive de médicaments, ne peuvent pas le poursuivre pendant deux années consécutives”, regrette Dr Mubila Likézo, chargé de développement de programmes contre la filariose lymphatique au bureau Afrique de l'OMS, basé à Brazzaville.

La stratégie de l'OMS consiste en une administration de masse du traitement pour la population à risque. Mais, les deux médicaments — l'ivecmetine l'albendazole — gratuitement fournis par les firmes pharmaceutiques Maersk et Glaxomithkline, ne sont pas distribués convenablement par manque de moyens et de volonté politique, selon Likézo. Au Sénégal où 31 des 66 districts sanitaires sont en situation endémique, ce n'est que cette année qu'un programme a été mis en place avec un budget de 75.000 dollars pour le démarrage des activités, confie à IPS, Dr Moussa Saar, coordonnateur du programme national de lutte contre la FL dans ce pays.

Le Sénégal compte démarrer, avant la fin de l'année, la première campagne de distribution de ces médicaments dans sept districts sur les 31 qui sont concernés. 600.000 personnes environ seront touchées par cette première campagne. “Il faut une très bonne mobilisation pour amener les gens à adhérer au programme de distribution de médicaments parce que ce sont des malades qui ne consultent pas en raison des lésions qui sont chroniques”.

Dans ses manifestations les plus évidentes, la FL provoque une hypertrophie de la jambe ou du bras, des organes génitaux, de la vulve et des seins. Dans les communautés où la maladie est endémique, 10 à 50 pour cent des hommes et 10 pour cent des femmes peuvent être affectés, selon l'OMS. “Si nous avions toutes les ressources et les engagements de tout le monde, gouvernement et leaders communautaires, nous pourrions éliminer la maladie”, affirme Dr Nanan Kodjo, coordonnateur du programme national pour l'élimination de la FL au Ghana.

Selon Kodjo, plus de la moitié des Ghanéens vivent dans des zones où la LF servit de façon endémique, 4,5 pour cent de ces personnes souffrent de l'éléphantiasis (hypertrophie de la jambe) et huit pour cent des hommes pourraient avoir l'hydrocèle (affection des parties génitales). Le Ghana comptait 22,1 millions en 2005, selon la Banque mondiale.

Selon l'OMS, 100.000 dollars sont nécessaires annuellement pour distribuer les médicaments à une population de cinq millions de personnes.

Pour Kodjo, l'adhésion de la communauté est également “très importante” parce que “si les populations n'acceptent pas les médicaments, toutes les ressources n'auraient servi à rien”.

Dr Likézo de l'OMS accuse les Etats de ne pas mettre suffisamment d'argent dans ces programmes en comparaison avec les budgets de lutte contre le paludisme, et souligne que la réduction de la pauvreté implique que les gouvernements prévoient des fonds pour l'éradication de la FL.

“Un chef de famille avec une hydrocèle ne peut pas vaquer à ses activités quotidiennes pour nourrir sa famille; une femme qui a l'éléphantiasis ne peut rien faire pour subvenir aux besoins de sa famille”, explique Likézo à IPS.

Selon l'OMS, la maladie a également de graves incidences psychologiques et sociales. Outre les anomalies visibles, les filaires provoquent plus couramment encore des altérations internes cachées des reins et du système lymphatique. Mais la priorité pour les pays, c'est d'abord l'élimination de la FL avant le traitement qui coûte très cher.

“Concernant notre pays, les activités sont limitées par l'insuffisance des ressources financières; actuellement, l'accent est mis sur l'interruption de la transmission car les ressources mobilisées ne permettent pas de prendre en charge ceux qui sont malades”, indique à IPS, Roland Bougma, président du comité national pour l'élimination de la FL au Burkina.

En 2000, la cartographie de la maladie au Burkina a montré une prévalence qui variait entre deux et 74 pour cent, et l'ensemble du pays est concerné. Mais, les régions les plus touchées sont le sud, le centre est et le sud-ouest (les plus arrosées). Quelque 20.000 personnes ont des hydrocèles au Burkina et 14.000 autres sont touchées par l'éléphantiasis, selon le comité burkinabé. “Une cure d'hydrocèle coûte environ 120 dollars par personne, ce qui n'est pas à la portée de ces malades qui sont déjà des gens très pauvres. Ce qui fait que le volet n'est pas très développé”, explique Bougma. La section burkinabé de l'organisation non gouvernementale (ONG) Handicap international assure la prise en charge des malades en leur offrant des kits pour le lavage, et en prenant en charge la cure d'hydrocèle, mais son action est limitée à deux sur les 13 régions du Burkina. Une autre ONG internationale, le Rotary, intervient dans un seul district sanitaire, celui de Boussé, non loin de Ouagadougou, pour des cures d'hydrocèle de onze malades par an pendant cinq ans. “Cela fait 55 malades pour les cinq ans, alors que nous avons 20.000 malades avec l'hydrocèle seulement”, souligne Bougma.

Adama Zoundi, 41 ans, souffre de l'éléphantiasis depuis 1983, et habite toujours dans la maison familiale où il est tailleur. “Je ne souffre plus comme au début, mais de temps en temps, je suis alité quand je ne peux pas travailler, et la plaie doit être toujours lavée”, dit-il à IPS. Il bénéficie du traitement de lavage du programme national contre la FL. “C'est pénible avec un pied enflé et une plaie pour la vie, mais il faut faire avec. Grâce au soutien des amis, je supporte mieux le handicap”, explique Zoundi qui a souvent abandonné le traitement en raison du coût des médicaments, environ 12 dollars par semaine. L'OMS demande aux partenaires de mettre plus de fonds à la disposition des pays. Cependant, pour en bénéficier, l'OMS suggère aux Etats un engagement de faire de l'élimination de la filariose lymphatique une priorité en l'incluant dans des plans stratégiques nationaux.

“Nous recherchons des partenaires qui appuient durablement les budgets nationaux pendant au moins cinq ans car le nombre de campagnes de distribution de médicaments recommandé est d'au moins cinq dont une par an”, indique Dr Likézo.