JOHANNESBURG, 4 mai (IPS) – Le directeur de publication et éditeur zimbabwéen Wilf Mbanga a fêté la Journée internationale de la liberté de la presse de cette année (3 mai) en Grande-Bretagne, avec plusieurs autres journalistes de son pays qui ont fui le régime répressif du président Robert Mugabe.
Les difficultés politiques et économiques auxquelles est confronté le Zimbabwe se sont intensifiées, tout comme les efforts du gouvernement pour sévir contre les journalistes couvrant la crise.
Les médias sont limités dans leurs activités par la législation, notamment la Loi sur l'accès à l'information et à la protection de la vie privée (AIPPA) qui demande à tous les journalistes et organes de presse de se faire accréditer auprès de la Commission des médias et de l'information (MIC), contrôlée par le gouvernement.
La loi a permis aux autorités de prendre des mesures contre des organes de presse qui ont été critiques vis-à-vis du régime de Mugabe, comme le seul quotidien privé du Zimbabwe — le 'Daily News'. Ce journal s'est vu refuser l'accréditation, et a été fermé en 2003.
Par ailleurs, des journalistes qui travaillent sans l'autorisation de la MIC sont passibles de poursuites judiciaires. Mais, ceci pourrait être le moindre des dangers qu'ils courent, comme le montrent le récent enlèvement et le meurtre du caméraman zimbabwéen Edward Chikomba. Ancien employé de la télévision d'Etat, il aurait été battu à mort, et son corps jeté hors de la capitale – Harare – en mars.
Le meurtre a été lié au soi-disant envoi par Chikomba aux médias étrangers de séquences montrant des blessures subies par le leader de l'opposition Morgan Tsvangirai, durant une réunion de prière du 11 mars qui a été violemment dispersée par la police. Des images du responsable du Mouvement pour le changement démocratique battu ont fait le tour du monde, provoquant des nouvelles critiques contre la situation au Zimbabwe. Des correspondants étrangers sont effectivement empêchés de travailler dans le pays.
Mbanga a réagi à ces défis en éditant et en publiant un hebdomadaire, 'The Zimbabwean', hors de son pays — renvoyant ensuite les journaux au Zimbabwe, par la frontière. Dans une interview, il a parlé au journaliste de IPS Moyiga Nduru des difficultés qu'il rencontre pour faire paraître la publication.
IPS: Où paraissez-vous?
Wilf Mbanga (WM): Nous paraissons simultanément à Londres et à Johannesburg. Depuis la promulgation des lois draconiennes de l'AIPPA en 2002, cinq journaux ont été fermés. Ceci fait qu'il nous est impossible de travailler au Zimbabwe.
Et, pour comble de malheur, il y a une liste noire de 27 noms. Quelqu'un m'a envoyé la liste; nous pensons que c'est une tactique de la peur. Nous l'avons scannée et publiée dans 'The Zimbabwean'. Il y a seulement deux journalistes sur cette liste — moi-même et Gift Phiri, notre correspondant au Zimbabwe. Le reste est constitué de politiciens et de responsables civiques comme Morgan Tsvangirai et Lovemore Madhuku.
IPS: Quel est votre tirage?
WM: Nous avons commencé avec 5.000 exemplaires en 2005. Maintenant, nous distribuons 40.000 exemplaires par semaine. Nous pourrions envoyer plus si nous en avions les moyens. Le problème, c’est le transport. Ce qui est intéressant, c'est qu'il y a également une demande de journaux de seconde main. Les gens les lisent et les revendent.
IPS: Comment le journal est-il distribué au Zimbabwe?
WM: Nous transportons les journaux par voie terrestre; c'est coûteux de le faire par avion. Au Zimbabwe, c'est en vente libre dans les rues d'Harare et de Bulawayo.
IPS: Cela n'indique-t-il pas une certaine tolérance de la liberté d'expression au Zimbabwe?
WM: Vous ne pouvez pas dire que la liberté existe au Zimbabwe. Le gouvernement monopolise les médias : il est propriétaire de deux quotidiens et de quatre hebdomadaires. La seule station de TV et les stations de radios du Zimbabwe appartiennent au gouvernement. Ils ont refusé d'octroyer des licences à des stations de radios et de télévisions privées. Ils sont allés jusqu'à confisquer des postes de radios dans des zones rurales pour que les gens ne puissent pas écouter des nouvelles de l'étranger.
IPS: Les autorités interfèrent-elles d'une manière quelconque dans votre journal?
WM: Jusqu'ici, elles n'y ont pas mis leur nez, mais elles intimident nos vendeurs. Récemment, un ministre du (gouvernement) a été aperçu en train d'acheter un exemplaire de 'The Zimbabwean' et de le lire (en riant). Il y a une soif incroyable d'informations au Zimbabwe. J'ai des gens sur le terrain qui m'envoient des articles et des photos chaque fois que quelque chose se passe. Certains d'entre eux ne sont même pas des journalistes.
IPS: Récemment, Gift Phiri aurait été enlevé et torturé par des agents de la sécurité d'Etat. Quelle est sa situation à l'heure actuelle?
WM: Gift a rejoint la longue liste de journalistes qui ont été arrêtés et torturés. Il va beaucoup mieux maintenant, mais ils ont brisé ses doigts, ce qui fait qu'il lui est difficile de taper à la machine. Les coups qu'il a reçus sur les plantes des pieds et les fesses ont été graves. Pendant des jours, il ne pouvait se tenir debout ni s'asseoir. Il est actuellement sous assistance psychologique; il se réveille au milieu de la nuit hurlant qu'ils viennent pour le prendre. Plus de 100 journalistes ont été arrêtés, détenus et torturés au Zimbabwe depuis 2002. Personne n'a été condamné (pour ces crimes).
IPS: Combien de journalistes ont-ils quitté le Zimbabwe?
WM: Je n'ai pas de chiffre. Mais presque tout le personnel du 'Daily News' a quitté le pays. J'étais le plus gros employeur de journalistes dans la presse privée.
IPS: Comment voyez-vous l'avenir du journalisme au Zimbabwe?
WM: Vous ne pouvez pas tuer le journalisme. Nous avons de jeunes journalistes talentueux qui voudraient voir leurs articles publiés.
IPS: On dit que votre journal reçoit des financements de la Grande-Bretagne, que Mugabe a pendant longtemps accusée de chercher à déstabiliser le Zimbabwe. Quelle est votre réaction à cela?
WM: Ce n'est pas vrai. Nous demandons des fonds à nos sympathisants. Nous recevons de l'aide des organisations comme 'The Open Society' (en Afrique du Sud), 'Free Voice' et 'Press Now' des Pays-Bas. Nous n'avons pas reçu d'aide des institutions britanniques. Nous avons attaqué le gouvernement britannique dans nos éditoriaux. Nous n'avons pas la même opinion que le gouvernement britannique sur les questions d'asile pour les Zimbabwéens.
(Mais) ils ne nous pas expulsés de la Grande-Bretagne pour les avoir critiqués. Ils ne nous accusent pas d'être une marionnette de Mugabe ou du Zimbabwe.

