SANTE-BURUNDI: Les malades du SIDA protestent contre la pénurie des ARV

BUJUMBURA, 20 mars (IPS) – Les organisations de lutte contre le SIDA au Burundi tirent la sonnette d'alarme face à la pénurie actuelle de médicaments anti-rétroviraux (ARV) et des réactifs pour le test de dépistage du VIH. Elles appellent à une action urgente du gouvernement pour remédier d'urgence à la situation.

Selon des spécialistes, la campagne d'accélération des efforts de prévention du VIH/SIDA, lancée en avril 2006 par le chef de l'Etat burundais Pierre Nkurunziza, qui est également président du Conseil national de lutte contre le SIDA (CNLS), risque d'être annihilée par le manque récurrent des ARV et des réactifs pour le test de dépistage du VIH.

Depuis octobre 2006, aucun dépistage n'est possible dans le pays. Selon Françoise Ndayishimiye, secrétaire exécutive du CNLS, la pénurie des ARV et des réactifs est imputable au retard du ministère des Finances dans la validation des commandes qui lui ont été envoyées depuis novembre dernier.

Le CNLS a alors dû passer une commande d'urgence de médicaments pour remédier à la pénurie, mais cette livraison ne pouvait couvrir qu'une période de deux mois. Au départ, une commission, composée des représentants des associations locales de lutte contre le SIDA, des médecins des hôpitaux de prise en charge et de représentants du CNLS, avait l'autorisation de passer directement des commandes auprès des fournisseurs. Mais, a expliqué Ndayishimiye à IPS, les procédures avaient été modifiées, il y a deux ans, et désormais, le CNLS doit passer par le ministère des Finances. Les organisations de lutte contre le SIDA et les patients estiment que cette situation est "inacceptable". Jeanne Gapiya, une des figures les plus connues de la lutte contre le SIDA au Burundi et présidente de l'Association nationale de soutien aux séropositifs et sidéens (ANSS), parle même d'une mort certaine qui attend les malades sous l'indifférence du ministère des Finances et des autres acteurs restés passifs. Alain Bwabo, porte-parole du ministère des Finances, ne nie pas que des commandes des ARV et des réactifs s'enlisent au ministère depuis bientôt six mois. Mais il rejette le tort sur ministère en charge de lutte contre le SIDA. Selon lui, ce ministère, à qui il a été demandé de reformuler la commande des réactifs et des préservatifs — de plus d'un million de dollars –, n'a plus suivi le dossier depuis novembre 2006. Bwabo déplore que les associations de lutte contre le SIDA "se réveillent" quand le stock des ARV et des réactifs est déjà épuisé alors que la plupart d'entre-elles savent combien de temps prend une commande. "Ils attendent que le stock soit vide pour déclarer haut et fort que le ministère des Finances ne laisse pas passer les commandes. C'est faux", a-t-il dit à IPS. Un autre cadre du ministère des Finances, qui a requis l'anonymat, estime que les acteurs de la lutte contre le SIDA auraient voulu montrer à l'opinion tant nationale qu'internationale que le ministère des Finances est incapable afin qu'ils puissent réclamer que les commandes soient faites désormais par le CNLS, comme auparavant.

Gapiya accuse également le ministère chargé de la Lutte contre le SIDA, qui, au lieu de soutenir les associations et de plaider pour elles, se contente de dire que tout est en train d'être fait et qu'il n'y a pas de feu. En effet, Barnabé Mbonimpa, ministre chargé de la Lutte contre le SIDA, a nié la gravité de la pénurie, affirmant, le 8 mars, que des ARV étaient arrivés dans les entrepôts de l'aéroport de Bujumbura, la capitale burundaise.

Mais il a été vite démenti par Gapiya qui s'est vite rendue sur les lieux pour constater que les médicaments n'étaient pas arrivés à l'aéroport. “C'est incroyable et insupportable de se retrouver à court des ARV et des réactifs simplement pour des questions de procédures administratives”, s'est-elle insurgée devant des journalistes.

Anne Kabwa, une séropositive sous ARV depuis cinq ans, explique, fâchée à IPS : "La commande des véhicules passe avant celle des ARV. Imaginez cela! Les véhicules peuvent prendre tout leur temps pour parvenir aux utilisateurs. Mais cela ne devrait pas être le cas pour des médicaments! Si des ARV viennent après que des malades sont décédés, à quoi serviraient-ils?", demande-elle.

Théophile Sakubu, un autre malade du SIDA, déplore que dans ce pays, les valeurs morales telles que la compassion envers les malades, disparaissent de plus en plus. "Nous avons besoin seulement des médicaments et non de savoir qui n'a pas fait quoi. Celui qui prive le malade des médicaments devrait être sévèrement puni. Il n'est pas différent d'un meurtrier", dit-il à IPS.

Pancras Ntibarufata, un médecin responsable de la prise en charge clinique des malades du SIDA au ministère de la Santé, a indiqué à IPS qu'une pénurie d'ARV de première ligne pouvait entraîner un développement de résistance du virus à ces médicaments, obligeant les patients à devoir recourir aux ARV de deuxième et de troisième ligne, beaucoup plus coûteux. Ce qui nécessiterait également davantage de travail de conseil et de suivi pour une meilleure observance du traitement, a-t-il ajouté.

La situation ne semble pas avoir changé malgré le cri d'alarme lancé par les organisations non gouvernementales (ONG) locales impliquées dans la lutte contre le SIDA.

Pour Benjamin Nicayenzi, coordonnateur national du Réseau burundais des personnes vivant avec le VIH/SIDA, “Il ne reste qu'à aller manifester notre colère dans la rue et devant le ministère des Finances. Nous ne comprenons pas ce qui se passe réellement”. “Imaginez que même celui qui veut connaître son état sérologique, n'en connaîtra pas à cause de l'absence des réactifs alors qu'on encourage tous les jours les gens à faire le dépistage volontaire”, déplore-t-il. Une telle manifestation ne serait pas la première puisqu'en avril 2006, des personnes vivant avec le VIH avaient déjà manifesté à Bujumbura pour demander un meilleur accès au traitement des infections opportunistes liées au VIH.

Selon le rapport 2006 du Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA, le taux de séroprévalence au Burundi est de six pour cent. Le nombre de personnes infectées au VIH s'élève à 250.000, dont 25.000 ont besoin d'un traitement aux ARV. Mais seulement 8.254 d'entre elles en reçoivent, indique le rapport 2006 du CNLS.

En plus de la pénurie des ARV et des réactifs au test de dépistage, la prise en charge médicale au Burundi est également confrontée à des pannes récurrentes des appareils de comptage des CD4 et de mesure de charge virale d'une personne séropositive. Dans ces cas également, la réponse à ces pannes a toujours traîné, selon les ONG. Le taux de CD4 mesure le niveau des cellules immunitaires chez une personne vivant avec le VIH et le SIDA. Lorsque le taux est inférieur à 200, la personne doit se mettre sous traitement ARV.