OUAGADOUGOU, 6 mars (IPS) – Le long métrage 'Ezra' du Nigérian Newton Aduaka a remporté l'Etalon d'or 'Yennenga', la plus haute distinction du Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco).
La 20ème édition du Fespaco, qui s'est achevée dans la capitale du Burkina Faso, le week-end dernier, avait enregistré 80 films pour la compétition officielle dont 18 longs métrages.
Selon le président du jury, le cinéaste camerounais Basek Bakobio, le film Ezra a été retenu pour “son extrême actualité, la pertinence de son propos, ses grandes qualités artistiques et techniques”. “Je dédie ce film à tous les enfants, à tous les enfants qui souffrent dans l'Afrique post-coloniale”, a déclaré le vainqueur Aduaka qui a reçu, en plus du trophée, l'équivalent d'une somme de 20.000 dollars environ.
'Ezra' raconte le drame d'Ezra, un jeune ancien combattant de Sierra Leone qui lutte pour retrouver une vie normale après la guerre civile de son pays, dans les années 1990. Il passe ses jours entre un centre de réhabilitation psychologique et un tribunal de réconciliation nationale. Pendant le jugement, Ezra, qui ne se souvient plus de rien, est accusé par sa sœur du meurtre de leurs parents. L'Etalon de Yennenga de la précédente édition du Fespaco avait été remporté, en 2005, par le cinéaste sud-africain Zola Maseko pour son film 'Drum'.
Le célèbre musicien camerounais Manu Dibango est le président de l'édition de cette année 2007, qui s'est tenue sous le thème “Cinéma africain et diversité culturelle”.
“La question de la diversité culturelle est un enjeu de la mondialisation et le secteur de l'audiovisuel et du cinéma est à la croisée des enjeux économiques, culturels et politiques du processus de mondialisation”, estime Baba Hama, le délégué général du Fespaco dans son message aux festivaliers.
Quelque 5.200 festivaliers venus des quatre coins du monde ont participé au festival créé en 1969 pour favoriser la diffusion des images africaines et contribuer au développement du cinéma africain en tant que moyen d'expression, d'éducation et de conscientisation.
Selon Hama, le thème de “Cinéma et diversité culturelle” permet d'accompagner les professionnels du septième art africain par la création de cadres d'échanges et d'expression de leurs préoccupations sur l'avenir de leurs créations dans un monde globalisé.
“On ne peut pas nier cependant que le processus de mondialisation engendre aussi un mouvement d'uniformisation des idées, façonne le vécu, les mémoires et les consciences des peuples, toute chose susceptible de mettre en péril la diversité culturelle”, ajoute Hama. Un colloque, organisé en marge du festival sur ce thème, a appelé à la vulgarisation des textes relatifs à la diversification des expressions culturelles pour une meilleure appropriation des artistes et des créateurs. L'un des textes est la Convention sur la protection, la promotion de l'expression et la diversité culturelle, adoptée par l'UNESCO, en 2005, et qui doit entrer en vigueur le 18 mars prochain.
Le colloque a recommandé également l'organisation d'activités et la mise en place de stratégies visant à favoriser la mise en place effective de la convention. La convention fait la différence entre biens et produits culturels d’une part, et commerce, d’autre part. Elle permet aux Etats de protéger leurs biens culturels afin qu'ils ne tombent pas sous le coup des accords de l'Organisation mondiale du commerce, comme le souhaitent les Etats-Unis qui exigent une ouverture des biens culturels pour qu’ils inondent le marché.
“Pour la première fois dans l'histoire du droit international, la culture est au centre d'une convention spécifique qui, de façon spécifique, définit les droits des biens et des services culturels”, se réjouit Frédéric Bouilleux, représentant de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF). Pour le cinéaste burkinabé Gaston Kaboré qui a gagné l'Etalon de Yennenga en 1997 avec son film 'Buud Yam' (Identité), la culture est au début et à la fin du développement, tandis que le cinéma est le carrefour de l'expression de la diversité et une synthèse de tout l'art. “Le cinéma est un si puissant moyen de communication de masse que l'Afrique ne doit pas abandonner sa destinée cinématographique. Nous ne pourrons jamais nous en sortir si nous perdons notre conscience d'être et notre identité”, souligne Kaboré. Cependant, le réalisateur et acteur camerounais Gérard Essomba, meilleur acteur du film Pièces d'identité, primé en 1999, estime que la solution au problème du cinéma africain ne viendra pas de ce type de rencontre, mais du soutien financier des Etats ou du secteur privé africain. “La plupart de nos productions sont financées par les pays du Nord, alors que pour que notre cinéma avance, nos Etats doivent allouer des budgets conséquents non seulement pour le cinéma, mais pour la production culturelle et la distribution”, suggère Essomba.
Ces dernières années, l'Union européenne (UE), l'un des principaux bailleurs du cinéma au sud du Sahara, a soutenu la production de 83 films dans les pays du groupe Afrique Caraïbe Pacifique (ACP) avec lequel elle a des accords de coopération. L'UE a également investi en 2004-2006 quelque 14,1 millions d'euros (environ 17 millions de dollars) dans la région. Lors de la dernière édition du Fespaco, l'UE a annoncé une enveloppe de 6,5 millions d'euros (environ huit millions de dollars) pour financer la production, la distribution, l'exploitation et la promotion des films ainsi que la formation dans les pays ACP.
L'OIF finance également la production cinématographique et télévisuelle, injectant deux millions d'euros (environ 2,5 millions de dollars) chaque année dans cette activité dans les pays du Sud où elle a appuyé la réalisation de quelque 700 films depuis 1989. “Nous ne pourrons pas nous passer de la coopération tant que nos pays ne pourront pas prendre en charge financièrement nos productions. Nous produisons grâce à la coopération”, confie à IPS, le cinéaste sénégalais William Ousmane M'Baye. “Dans les accords de coopération, il revient à nous professionnels d'exprimer nos vues si des critères sont imposés”.
Les problèmes financiers, qui minent la production cinématographique affectent également la distribution même en Afrique où beaucoup de salles ont fermé ou sont délabrées. C'est à l'approche du Fespaco que le Burkina Faso a rénové ses meilleures salles qui avaient été fermées pour faillite financière.
“A ce jour, le Cameroun n'a pas une salle de cinéma digne de ce nom. Seul le Centre culturel français permet à un film camerounais ou africain d'être vu pendant dix minutes”, ironise Essomba.
M'Baye appelle la société civile africaine présente dans la défense des droits de l'Homme à soutenir des projets de construction de salles de cinéma ainsi que la production cinématographique sur le continent. Mais le cinéaste béninois Jacques Béhanzin émet des réserves : “Nous devons trouver des solutions africaines aux problèmes de notre cinéma. Tout ce qui est ficelé ailleurs ne nous aidera pas à avancer”. Il suggère, par ailleurs, la régulation de l'espace cinématographique africain comme le font plusieurs pays développés.

