Q&R: "Il faut intensifier la lutte contre les coupes de bois"

COTONOU, 28 fév (IPS) – Euloge Vidégla est un agroéconomiste de formation, et spécialiste en gestion des projets. De 1997 à 2004, il a dirigé le Projet d’appui au développement local (PADEL) dans un département très pauvre du nord-ouest du Bénin, le département de l’Atacora.

Ce contact de sept ans avec les populations paysannes dans la lutte contre la pauvreté et la désertification lui a permis de déceler des pratiques néfastes pour l’environnement et les sols telles que les feux de brousse et les coupes abusives de bois auxquelles son projet a essayé de remédier tant que faire se pouvait.

Il fait part ici à Michée Boko de IPS de ses constats et de ses expériences en matières de lutte contre la désertification.

IPS: Euloge Vidégla, vous avez dirigé pendant sept ans le PADEL. Pouvez-vous nous présenter brièvement les objectifs de ce projet ?

Euloge Vidégla (EV) : L’objectif principal de ce projet est de réduire l’extrême pauvreté dans deux départements du Nord Bénin, le Borgou et l’Atacora. Moi, j’intervenais surtout dans l’Atacora. Ce projet avait également pour objectifs spécifiques d’appuyer la décentralisation, installer un certain nombre d’infrastructures, de contribuer au renforcement des capacités des populations locales et lutter contre la désertification en améliorant le cadre de vie des populations.

Nous avons travaillé spécifiquement dans les communes de Cobli, Materi et Boukoumbé. Ce sont des communes vraiment désertiques où on voyait concrètement les affres de la désertification. Le vent n’était pas du tout arrêté parce qu’il n’y avait pratiquement plus d’arbres pour l’arrêter. Et c’était des vents violents, qui emportaient presque tout sur leur chemin, surtout les toits des maisons.

IPS: Comment étaient les sols ?

EV : Les sols aussi étaient complètement dégradés, secs et difficiles à cultiver. Nous avons mené des actions de lutte contre la dégradation des sols en utilisant la technique des cordons de pierres disposées en demi-lune, ou demi-cercle, qui permettent de lutter contre l’érosion du sol. Cette technique permet d’éviter que les eaux de ruissellement emportent la partie arable des sols.

IPS: Les populations que vous encadriez étaient-elles conscientes de l’intérêt qu’il y avait pour elles à participer à ces programmes ?

EV : Elles en étaient conscientes parce que lorsqu’on fait avec elles le diagnostic participatif, on leur montre la situation avant, et la situation après. Et elles voient par elles-mêmes l’ampleur du phénomène. Auparavant, elles avaient les animaux de brousse tout près de leurs habitations et pouvaient les voir et les chasser sans difficulté. Mais aujourd’hui, il n’y en a plus du tout. Il faut aller très loin pour les trouver. Il y avait également beaucoup d’arbres près de leurs habitations. Aujourd’hui, elles-mêmes constatent que les arbres ont disparu. Elles prennent donc facilement conscience de la gravité de la situation quand on le leur démontre de la sorte.

IPS: Quelles sont les pratiques culturales ou culturelles que vous avez jugées dangereuses pour l’environnement dans ces régions ?

EV : Ce qui se passe souvent dans l’Atacora, et qui continue toujours, ce sont les feux de brousse non contrôlés, qui ne sont pas faits dans des périodes favorables. Il y a des feux de brousse qui sont recommandés, mais il y en a aussi qui sont prohibés. Etant donné que ces régions n’ont pas beaucoup de verdure, les feux de brousse dégradent suffisamment les sols. C’est l’une des pratiques les plus dangereuses qu’il faudra prohiber si on veut préserver les sols et l’environnement.

IPS: Pourquoi mettent-ils le feu ?

EV : Ce sont souvent les chasseurs qui mettent le feu pour débusquer le gibier. Les paysans aussi mettent le feu en pensant que cela nettoie le sol alors que cela ne contribue qu’à le dégrader davantage. C’est un problème de traditions qu’il faut combattre. Quand nous avons mis en place les brigades contre les feux de brousse, le phénomène a beaucoup diminué.

IPS: Quelles autres pratiques dangereuses avez-vous remarquées ?

EV : Dans l’Atacora, les gens continuent de couper le bois pour faire la cuisine alors que la région n’a plus beaucoup d’arbres. Les gens font encore le charbon de bois et le bois de chauffe dans ces régions alors qu’ils n’ont pas beaucoup de forêts. Dans ces villages, ce sont près de 99 pour cent des populations qui utilisent le bois alors qu’il faut préserver ces arbres pour qu’il y ait beaucoup de pluie. Il y a des gens qui font carrément le commerce de bois malgré la lutte intensive que mènent les agents des eaux et forêts. Les populations ne peuvent même pas utiliser le réchaud à pétrole parce que le pétrole coûte trop cher.

IPS: Quelles solutions préconisez-vous alors?

EV : Il faut intensifier la lutte contre les coupes abusives de bois, c’est vraiment primordial. Si l’Etat peut également introduire dans ces régions le gaz à moindre coût pour réduire l’utilisation du bois de feu, il sauverait ainsi l’environnement.

IPS: A part l’Atacora, quelles sont les autres régions du Bénin qui sont menacées par la désertification ?

EV : Il y a les zones de Karimama et Malanville, dans l’extrême Nord du pays, où la désertification est assez avancée. J’estime que dans ces régions, il faut agir vite. La situation est déjà alarmante.

IPS: Peut-on encore pratiquer l’agriculture dans ces régions ?

EV : Oui on peut, mais pas de façon extensive comme on peut le faire dans le Sud du Bénin. On peut le faire de façon intensive dans certaines zones où on va utiliser des techniques culturales d’améliorations du sol avec les bouses de vache, les terreaux, etc.

IPS: Pensez-vous que le Bénin fait déjà ce qu’il faut pour lutter efficacement contre la désertification ?

EV : Non, on n’en fait pas assez. Quand vous voyez des pays comme le Mali, le Burkina, le Niger avec tout ce qu’ils font, et pourtant, ne s’en sortent pas encore, vous comprendrez qu’il nous reste encore beaucoup à faire. Nous sommes un peu avantagés par la nature par rapport à ces pays, mais nous n’exploitons pas encore cet avantage. Tout le monde n’a pas encore pris conscience du danger alors qu’il est déjà à notre porte.