N’DJAMENA, 27 fév (IPS) – En l’an 2000, la mort par explosion de gaz de Bibiane Koumando, une prospère femme d’affaires, a contribué à ralentir l’utilisation du gaz domestique au sein des foyers tchadiens au grand profit du bois de chauffe qui pourtant dévaste les surfaces forestières du pays.
Koumando, la cinquantaine, établie à Moundou, dans le Sud du pays, était considérée comme l’exemple de réussite de la femme dans l’entreprenariat. Elle a été brûlée au troisième degré dans sa cuisine alors qu’elle voulait allumer son réchaud à gaz.
Sa mort a donné un coup de frein terrible à l’expansion du gaz qui, jusqu’à aujourd’hui, n’a pas réussi à s’imposer au charbon de bois et au bois de chauffe, pourtant connus comme dévastateurs du peu d’arbres dont dispose ce pays sahélien d’Afrique centrale.
Selon des statistiques fournies par le bureau local de la Banque mondiale, seulement quatre pour cent des ménages tchadiens utilisent à ce jour le gaz domestique. Tout le reste est au charbon de bois ou au bois de chauffe.
En guise d’exemple, cela fait environ 730.000 tonnes de bois consommés chaque année par la seule ville de N’Djamena, qui compte tout de même plus d’un million d’habitants.
‘’J’ai interdit l’utilisation du gaz chez moi parce qu’il occasionne des accidents souvent mortels’’, déclare d’un ton sec Narcisse Laldjim, journaliste, et membre du Réseau des journalistes Tchadiens pour l’environnement.
Il justifie sa position par la mort de Maurice Laoukoura, propriétaire de bar à Benoye, dans le Sud du Tchad, calciné, en juillet 1999, alors qu’il tentait d’allumer un réchaud à gaz.
‘’Je reconnais que le gaz peut être une solution à la destruction des forêts, mais le gaz est trop dangereux et moi j’ai de petits enfants à la maison’’, explique-t-il.
Son point de vue est partagé par Marcelline Nodjilembaye, comptable assistante au bureau du Programme des Nations Unies pour le développement à N’Djamena, qui utilisait auparavant le gaz pour sa cuisine, mais qui y a renoncé depuis.
‘’J’ai utilisé autrefois le gaz à cause de ses multiples avantages. Il ne salit pas comme le charbon de bois et le bois de chauffe. En moins de 30 minutes, on peut faire sa cuisine’’, confie-t-elle.
Seulement, elle a décidé de ne plus l’utiliser à cause des nombreux accidents qui continuent de survenir dans les ménages tchadiens.
‘’Depuis la mort de cette femme d’affaires de Moundou, je n’ai plus envie d’utiliser le gaz. De même, il sera difficile, après tout ce qui est arrivé, de faire accepter le gaz aux Tchadiens’’, estime Nodjilembaye.
Le gaz a pourtant de farouches partisans au sein de la société tchadienne. Amina Klingar, informaticienne à N’Djamena, en fait partie.
‘’J’ai toujours utilisé le gaz parce que cela me fait une économie de temps et d’argent. Quand j’achète la bouteille de gaz de 12 kilogrammes, je l’utilise pendant au moins quatre mois. Je me rappelle même une fois l’avoir utilisée pendant sept mois’’, déclare-t-elle, triomphante.
La bouteille de 12 kilogrammes coûte 24 dollars à N’Djamena. Si elle l’achète à Kousseri, une ville camerounaise située en face de N’Djamena, la bouteille lui revient à 18 dollars.
Or le sac de charbon de bois varie, selon les saisons, de neuf dollars à 12 dollars. Le sac de charbon est utilisé pendant à peine quinze jours, explique-t-elle. A ce prix-là, elle utiliserait huit sacs de charbon de bois pendant les quatre mois que dure une bouteille de gaz.
‘’Si j’achetais un sac à 5.000 francs CFA (10 dollars) par exemple, il me faudrait 40.000 francs CFA (80 dollars) pour tenir pendant les quatre mois. Or avec le gaz que j’achète à Kousseri à 9.000 francs (18 dollars), je fais une économie de 31.000 francs (62 dollars)’’, calcule-t-elle avec un large sourire.
Plus important, elle dit être consciente que chaque fois qu’elle achète une bouteille de gaz, elle sauve quelques arbres de la destruction.
Pour justement éviter de continuer à détruite les arbres rien que pour la cuisine alors que la solution du gaz existe à bon marché, le ministre de l’Environnement d’il y a dix ans, Jérémie Odering Goulaye, avait décidé de contraindre les Tchadiens à se mettre au gaz.
A toutes les entrées de la capitale tchadienne, des barrières étaient montées pour empêcher les charbonniers et les bûcherons d’écouler leurs produits dans la ville. Bois de cuisine et charbon de bois étaient systématiquement saisis.
Les autorités pensaient alors que la pénurie de bois et de charbon de bois allait pousser les N’Djamenois à se rabattre sur le gaz. Malheureusement, des agents indélicats du service des eaux et forêts écoulaient, à travers des circuits parallèles, les bois et charbons saisis sur les routes, ce qui a énormément torpillé l’efficacité de l’opération.
Et pourtant, beaucoup de chercheurs Tchadiens restent convaincus que l’utilisation du gaz domestique est la solution si le Tchad veut préserver son environnement.
‘’L’utilisation du gaz butane s’impose au Tchad et l’aidera à protéger son environnement’’, estime le Dr Mouimou Djekoré, enseignant-chercheur au Centre régional de formation en environnement et lutte contre la désertification (CREFELD) à Sarh, au sud du Tchad. Le CREFELD est un centre universitaire, créé par l’Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, qui délivre un DESS en environnement à des cadres venus du Tchad, du Cameroun, de la Centrafrique, du Nigeria, du Niger, etc.
‘’Le gaz butane permet la conservation intacte de l’ensemble des écosystèmes. Si les Tchadiens se mettent à l’utilisation du gaz, les vendeurs de charbons et de bois de chauffe vont arrêter d’eux-mêmes leur commerce et le pays sera ainsi sauvé de la désertification’’, estime l’universitaire.

