JOURNEE MONDIALE DU SIDA: Accès progressif aux ARV, mais encore timide au Burkina Faso

OUAGADOUGOU, 30 nov (IPS) – La quarantaine et séropositive depuis une dizaine d'années, Mariam Traoré, le regard perdu, se dirige d'un pas nonchalant vers le centre médical de Pissy, un quartier à l'ouest de Ouagadougou, au Burkina Faso, son centre de santé où elle suit un traitement anti-rétroviral depuis 2004.

Cette mère de deux enfants, qui vit de son petit commerce de fruits, fait partie des personnes vivant avec le VIH à bénéficier de la prise en charge pour les médicaments anti-rétroviraux (ARV) dans ce pays d'Afrique de l'ouest. En avril 2006, ils étaient 3.705 patients à être suivis au centre médical de Pissy, dont 2.056 sous traitement ARV.

"Je souhaite une plus grande implication de l'Etat et des associations pour la prise en charge des personnes infectées", car chez beaucoup, les moyens font défaut", déclare-t-elle à IPS, entre deux soupirs.

Actuellement, le traitement ARV subventionné coûte en moyenne neuf dollars par mois pour chaque patient référé dans des centres publics — une contribution à laquelle s'ajoutent 5,3 dollars au titre du suivi biologique du patient, soit au total 14,3 dollars par malade. Malgré les efforts déployés par les pouvoirs publics et les associations, l'accès aux ARV reste toujours une préoccupation, même si on note une augmentation significative du nombre de personnes bénéficiant de ce traitement essentiel pour la survie des malades du SIDA.

Selon les chiffres du ministre de la Santé, le nombre de malades bénéficiant d'un traitement par ARV est passé de 2.200 en décembre 2002, à 4.220 en 2004, et à 6.666 à la fin-septembre 2005.

"L'accès aux ARV s'est nettement amélioré, le nombre de bénéficiaires ayant presque triplé. Ainsi, plus de 7.000 personnes infectées au VIH reçoivent, en 2006, des traitements ARV qui prolongent leur espérance de vie. Il y a eu donc une augmentation significative de la prise en charge médicale", souligne Gaston Ouédraogo, un cadre du ministère de la Santé.

Quelque 15.000 personnes devraient recevoir un traitement ARV d'ici à 2008, selon les prévisions du ministère. Pourtant, environ 100.000 personnes en ont besoin, selon le Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA). La problématique de la gratuité des ARV reste posée à cause de la pauvreté. Environ 46,2 pour cent des 13 millions d'habitants du Burkina Faso vivent en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, indique le rapport 2006 du Programme des Nations Unies pour le développement.

"Je pense qu'il est indispensable de décréter le traitement gratuit pour toutes les personnes infectées, et de sauvegarder leurs emplois", déclare à IPS, Dr Issa Kindo, médecin spécialisé en santé publique à Ouagadougou, la capitale burkinabé.

Plusieurs initiatives de réduction du coût des ARV ont eu lieu depuis 2001.

Selon des statistiques du ministère de la Santé, une première réduction en avril 2001 de 585 dollars à 175 dollars par mois. Une deuxième en juillet 2002 de 175 dollars à 95 dollars. Une troisième en 2004 à 14,3 dollars/mois "qui résulte d'une subvention de l'Etat".

"Je suis une femme séropositive et veuve. On m'avait assuré de la disponibilité des ARV pour tout patient sans discrimination aucune. Mais la réalité sur le terrain est tout autre", confie à IPS, Sophie Koné, une enseignante à Ouagadougou.

"Avec tous ces financements que le Burkina Faso obtient, la gratuité des ARV peut être effective. C'est une question de volonté politique. Que font-ils avec tout cet argent?", s'interroge, l'air dépité, Séraphin Ouédraogo, une personne vivant avec le VIH.

Les financements proviennent du Fonds mondial de lutte contre le SIDA, la tuberculose et le paludisme, qui a approuvé en 2003 une subvention de près de 20 millions de dollars sur quatre ans, ainsi que de la Banque mondiale pour 27 millions de dollars et de bailleurs de fonds bilatéraux.

A cela, s'ajoutent les 47 millions de dollars accordés par la Banque mondiale au pour le Plan stratégique 2006-2010 du Burkina Faso, selon l'ONUSIDA. Il a été approuvé en août dernier et démarrera début 2007. Grâce à ce plan ambitieux estimé à environ 290 millions de dollars, le pays espère multiplier par sept, d'ici à 2010, le nombre de personnes qui pourront bénéficier d'un traitement aux ARV, a affirmé le Conseil national de lutte contre le SIDA, en présentant ce plan, en août dernier. Le Burkina Faso commémore cette année (1er décembre) la Journée mondiale du SIDA autour du thème "Stop SIDA – Tenir les promesses".

Selon les chiffres actuels de l'ONUSIDA, "le taux de séroprévalence est de 4,2 pour cent au Burkina Faso et on estime à environ 700.000 personnes infectées par le virus dont 15 pour cent sont des malades nécessitant une prise en charge en ARV". Le plan stratégique prévoit d'ouvrir des centres de dépistage du VIH et de prise en charge dans les départements à l'intérieur du pays. Mais on sera toujours loin de la gratuité tant réclamée.

Pourtant, plus de 200 associations de lutte contre le SIDA, regroupées au sein du Réseau pour l'accès aux médicaments essentiels (RAME) ont lancé, depuis 2004, une pétition pour le traitement gratuit des malades. La pétition "demandait à l'Assemblée nationale de voter des lois en faveur d'une gratuité totale des traitements et l'extension des centres dispensateurs des ARV jusqu'au niveau des centres médicaux de tout le pays", indique Simon Kaboré, de la coordination nationale du RAME, un groupe non gouvernemental basé à Ouagadougou.

Les enfants infectés n'ont pas été oubliés dans les différentes initiatives.

Au centre médical de Pissy, on dénombre 205 enfants pris en charge, parmi lesquels 88 sont sous traitement ARV. De son côté, l'Hôpital pédiatrique Charles de Gaulle de la capitale suit 210 enfants dont 138 sont sous ARV.

Par ailleurs, le ministère de la Santé a lancé, depuis 2003, le Programme de la prévention de la transmission mère/enfant du VIH (PTME) dans les grandes villes burkinabé.

Selon le ministère, les performances du Centre médical Saint-Camille de Ouagadougou, dans la mise en œuvre du PTME, "indiquent que la mono-thérapie préventive réduit le taux de transmission à 10,4 pour cent et la tri-thérapie le fait encore mieux avec un taux de transmission verticale de 1,4 pour cent".

La dernière innovation remarquable dans la mise en œuvre du PTME est la création, dans la capitale en octobre dernier, du Centre de recherche bio-moléculaire Pietro Annigoni (CERBA), l'un des rares en Afrique, en présence du professeur Luc Montagnier, le co-découvreur du virus du SIDA.

Le CERBA disposera d'appareils sophistiqués tels que le séquenceur qui permettra de déterminer la séquence des fragments de gènes et d'identifier les résistances au traitement ARV. Déjà, le centre s'occupe, entre autres, de la récupération des enfants malnutris infectés par le VIH, grâce à la spiruline, une algue microscopique très riche en protéines végétales.

Cette algue existe en quantité au Burkina Faso, où elle et est désormais produite de manière semi-industrielle, indique le CERBA, expliquant qu'elle apporte un complément nutritionnel dans la préparation des sauces qui accompagnent habituellement les bouillies ou boulettes de céréales et de manioc.

"Le CERBA collabore, dans la recherche, avec cinq universités italiennes", selon son coordonnateur, le père Jacques Simporé.