NATIONS UNIES, 20 oct (IPS) – Puisque la faim et la famine sont toujours répandues dans des parties d'Afrique et d'Asie, la communauté internationale viole le droit à l'alimentation comme droit fondamental universel, selon une nouvelle étude publiée par les Nations Unies.
"Malgré les promesses d'éradication de la faim, il y a peu de progrès accomplis dans la réduction du nombre global de victimes de la faim", a déclaré Jean Ziegler, rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation et auteur du rapport.
Plus de 852 millions de personnes — environ 13 pour cent de la population mondiale — n'ont pas assez de nourriture chaque jour pour mener une vie saine, selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), basée à Rome.
Sur ce nombre, environ 815 millions vivent dans des pays en développement, 28 millions dans des pays en "transition" de l'ancienne Europe orientale et dans des ex-Républiques soviétiques, et environ neuf millions dans le monde industrialisé.
"C'est une honte pour l'humanité que dans un monde qui est plus riche que jamais, six millions d'enfants meurent de malnutrition et de maladies y afférentes avant d'atteindre l'âge de cinq ans", a souligné Ziegler. L'étude, qui précède la 61ème session de l'Assemblée générale, actuellement en cours, fait remarquer que la majorité des personnes affamées vivent en Asie et en Afrique, tandis que quelque 80 pour cent vivent dans des régions rurales et dépendent de l'agriculture et du pastoralisme pour leur survie.
"Elles ont faim parce qu'elles n'ont pas assez d'emplois, ou suffisamment accès aux ressources productives comme la terre et l'eau pour nourrir leurs familles", affirme-t-il.
Dans une déclaration publiée lundi pour commémorer la Journée mondiale de l'alimentation et la Journée internationale pour l'élimination de la pauvreté, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, a indiqué que le monde dispose des ressources et du savoir-faire pour faire en sorte que la faim ne soit plus qu'un souvenir. "Ce dont nous avons besoin, c'est la volonté et la résolution politiques", a-t-il dit.
Annan a également souligné qu'une décennie après la promesse des dirigeants de la planète — au Sommet mondial de l'alimentation — de réduire de moitié le nombre de personnes extrêmement sous-alimentées avant 2015, "le nombre a en fait augmenté".
L'étude de Ziegler indique que tous les êtres humains ont le droit de vivre dans la dignité, à l'abri de la faim. "Le droit à l'alimentation est un droit humain", souligne-t-elle.
Il critique également "le sous financement massif actuel" des programmes de l'ONU, en particulier dans le Darfour (Soudan), au Sahel (comprenant le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad) et la Corne de l'Afrique (comprenant Djibouti, l'Ethiopie, l'Erythrée, la Somalie et le Kenya), et le qualifie "d'inacceptable".
Hors de l'Afrique, la faim et les pénuries alimentaires affectent également des pays comme l'Afghanistan et la Corée du Nord.
"Tous les gouvernements ont la responsabilité de répondre aux appels pressants de (l'ONU) en rapport avec des crises alimentaires", affirme Ziegler.
Frederic Mousseau, un consultant en sécurité alimentaire pour les organisations internationales d'aide comme Médecins sans frontière et Action contre la faim, estime que les Conventions de Genève régissant le traitement des prisonniers de guerre indiquent que des victimes de conflit, comme les millions de personnes déplacées au Darfour, doivent recevoir une aide alimentaire suffisante.
"La communauté internationale a l'obligation légale de fournir une aide d'urgence dans une telle situation. Malheureusement, cette forme d'assistance est généralement sous financée dans la plupart des zones de conflits", a déclaré Mousseau à IPS.
Souvent, le Programme alimentaire mondial (PAM) de l'ONU se voit obligé de réduire de moitié les rations alimentaires ou de retarder la distribution à cause de ce manque de financement, a-t-il ajouté.
"Ceci est inacceptable parce que les gens qui ont perdu leur terre ou leur emploi n'ont pas d'autre option que de dépendre de l'aide extérieure pour leur survie", a indiqué Mousseau, co-auteur d'un nouveau rapport "Sahel : Un prisonnier de la famine?", publié par l'Institut Oakland basé à San Francisco.
Dans le cas du Sahel et de la Corne de l'Afrique, qui — en dehors de la Somalie — ne sont pas des pays en guerre, le problème est beaucoup plus complexe.
D'autre part, a-t-il dit, il y a un sous financement de l'aide humanitaire. Par exemple, les huit mois de retard accusé par les pays donateurs durant la crise alimentaire au Niger en 2005 ont eu pour effet de priver 3,6 millions de personnes de nourriture.
"Mais, ce qui est plus important, c'est que nous devons examiner les facteurs qui conduisent à des crises alimentaires aussi graves", a indiqué Mousseau.
L'une des principales raisons a été l'absence de politiques de développement orientées vers l'apport d'un appui au développement rural et aux petits exploitants agricoles pour assurer une sécurité alimentaire à long terme.
Plusieurs Etats ont été également empêchés par les pays donateurs et les institutions financières internationales de mettre en ouvre des politiques économiques et commerciales qui appuieraient les producteurs locaux et leurs marchés, ce qui pourrait éviter à un pays d'être confronté à la faim et à la misère généralisées, a ajouté Mousseau. Dans son étude, Ziegler fait remarquer que le "dumping" des vivres en surproduction à bas prix "ne doit pas être autorisé lorsqu'il supplante les moyens de subsistance, en particulier dans des pays où la majorité de la population dépend toujours de l'agriculture pour une garantie de son droit à l'alimentation".
Anuradha Mittal, directrice exécutive de l'Institut Oakland, a dit qu'avec ses propres subventions intactes, les Etats-Unis déversent des vivres subventionnés bon marché dans des nations en développement, anéantissant les sources de revenu des petits exploitants agricoles.
Par exemple, a-t-elle souligné, le Mexique produit du maïs depuis 10.000 ans. Mais dans le cadre de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), qui était supposé faire une situation équitable pour tous, le Mexique a ouvert ses marchés aux importations en provenance des Etats-Unis, au nombre desquelles le maïs. "Les agriculteurs mexicains, opérant pour la plupart sur de petites fermes familiales, n'ont pas pu rivaliser avec les géants producteurs américains de maïs", a déclaré Mittal à IPS. Ces producteurs de maïs sont les plus importants receveurs des subventions gouvernementales — 10,1 milliards de dollars, soit environ 10 fois le budget agricole total du Mexique en 2000.
Comme on pouvait s'y attendre, les exportations américaines de maïs vers le Mexique ont par conséquent triplé, et elles représentent près d'un tiers du marché intérieur mexicain, conduisant à une grave crise dans le secteur du maïs mexicain.
Elle a souligné que le dumping de maïs subventionné bon marché au Mexique a réduit les prix réels du maïs mexicain de plus de 70 pour cent.
Le résultat est que des millions de paysans pauvres ont été déplacés de leurs terres.
En 1997, a-t-elle ajouté, 47 pour cent de la population mexicaine étaient engagés dans l'agriculture, selon des chiffres publiés par la FAO. D'ici à 2010, ce chiffre serait tombé à 18 pour cent, estime l'organisation.
Par rapport au droit de l'Homme à la nourriture, Mittal a dit qu'il y a 10 ans, au Sommet mondial de l'alimentation, 186 chefs d'Etat avaient annoncé leur objectif de réduire le nombre d'affamés (815 millions) de moitié en l'an 2015. Aujourd'hui, la FAO estime que plus de 852 millions de personnes sont extrêmement mal-nourries.
"Aussi longtemps que la faim ne sera pas perçue comme un massacre silencieux qui est responsable du décès de millions de personnes dans le monde chaque année, tant que la faim ne sera pas perçue comme une violation des droits humains, nous ne connaîtrons pas une réduction de la faim" a-t-elle prévenu.
Comme le montre le nouveau rapport de l'Institut Oakland, "Sahel : Un prisonnier de la faim?", le droit à l'alimentation et d'être à l'abri de la faim n'est pas un nouveau concept en matière de droit international. Il a été reconnu et confirmé au niveau international dans plusieurs documents sur les droits humains.
Il est toutefois très important de mettre l'accent sur les directives de la FAO en 2004 qui reconnaissent que les conditions internationales, dont le libre-échange et les politiques d'ajustement structurel, peuvent sérieusement influencer la capacité des nations à garantir le droit à l'alimentation à leurs citoyens, a-t-elle ajouté. Par exemple, la capacité du Niger à faire face à l'insécurité alimentaire et à réaliser les droits de l'Homme était et est menacée par la libéralisation des échanges agricoles, la privatisation des agences et services agricoles de l'Etat, et la réduction des taxes à l'importation et à l'exportation en réponse aux conditions imposées par les créanciers dans les institutions financières internationales — principalement la Banque mondiale et le Fonds monétaire international — ainsi que par les engagements pris à l'Organisation mondiale du commerce et dans d'autres accords commerciaux, a déclaré Mittal.

