DAKAR, 19 oct (IPS) – Le Sénégal, à l'instar de toute la communauté musulmane du monde, est dans la dernière semaine du ramadan. Mais durant ce mois de jeûne, Dakar, la capitale sénégalaise, change de visage aussi bien dans les horaires de travail que dans la circulation routière.
A Sandaga, un des plus grands marchés de Dakar, les gens se pressent en fin d'après-midi. Djiby Sène, un commerçant s'apprête à baisser le rideau de sa boutique. “A pareille heure, il n'y a presque pas de clients. Les boutiques où il y a l'affluence, ce sont celles où on vent à manger", déclare-t-il à IPS. Depuis le début du ramadan, certaines entreprises publient, dans des journaux, le réaménagement de leurs horaires de travail. Par exemple, dans une société de télécommunications, c'est une journée continue de lundi à jeudi : de 8 heures à 13H, et de 13H30 à 16H30, avec une pause de 30 minutes pour faire la prière et se reposer un peu. Le vendredi, c'est de 8H à 13H, et le samedi de 9H30 à 13H. Ce sont les mêmes horaires dans les banques et dans certaines structures publiques. Du coup, les travailleurs viennent tôt et sortent tous au même moment pour aller rompre le jeûne. Environ 95 pour cent de la population est musulmane dans ce pays d'Afrique de l'ouest, selon des statistiques officielles. Abdou Khadir Boye, chef des services administratifs de l'Institut fondamental d'Afrique noire (IFAN) à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, explique à IPS qu'une note du recteur fixe les horaires du ramadan sont de 8H à 16H non stop. Pourtant, selon lui, “ce qui est recommandé par la religion, c'est que quand on jeûne, on ne doit pas diminuer d'un iota le rythme du travail”. Pour Ibrahima Diouf, chef de la Division enseignement au ministère de la Fonction publique, “Il n'y a pas de loi ou d'arrêté ministériel qui stipule un réaménagement horaire durant le mois de ramadan. C'est une situation que les gens ont créée. Les autorités en sont conscientes, mais elles ne disent rien”. Selon Diouf, les femmes prétextent du fait qu'elles doivent aller préparer le repas de la rupture du jeûne pour arrêter le travail plus tôt, tandis que les hommes évoquent les embouteillages et les problèmes de transports. “Il n'y a aucune base réglementaire, les gens font ce qu'ils veulent tout simplement”. Pour Fatou Diop Ndiaye qui est caissière dans une association locale à Dakar, "L'idéal serait que la femme ne travaille pas en période de ramadan. Comme ça, elle pourrait être prête à temps pour le repas de la rupture. Jeûner et travailler, c'est difficile à combiner".
Dans certaines écoles de Dakar, les cours démarrent timidement et s'arrêtent tôt. Ainsi, dans une école primaire publique des Parcelles assainies, une banlieue de Dakar, les cours suivent le rythme du ramadan. Elèves et maîtres s'arrangent pour arrêter les classes à 14 heures. Embarrassé, Joseph Ndour, un instituteur de cette école, déclare à IPS : “Au-delà de 14 heures, les élèves ne suivent plus. Nous sommes obligés de nous entendre avec la direction et d'arrêter les cours à temps”.
Ainsi, les gens quittent plus tôt leurs lieux de travail; et la fermeture des commerces et bureaux draine des files de véhicules, provoquant un embouteillage infernal dans certaines artères de la ville. A cela s'ajoutent l'indiscipline, l'impatience et la chaleur, le tout provoquant l'énervement chez les conducteurs dont les voitures s'entrechoquent souvent. Aux abords d'un pont en chantier, dans la périphérie de Dakar, la situation est indescriptible vers 17H30 locales (GMT) car aucun véhicule ne bouge, et les agents de la circulation sont débordés. Dans ce “go slow”, certains véhicules tombent en panne, d'autres se cognent à l'arrière ou sur le côté. Les gaz d'échappement et la poussière rendent la respiration difficile. Le sifflet des agents de police se mêle aux coups de klaxon, aux cris et parfois aux insultes des uns et des autres. “Il faut comprendre les gens; ils jeûnent, ils sont fatigués, il fait chaud et ils sont pressés de rentrer chez eux pour rompre le jeûne”, explique un conducteur à IPS.
Khadim Mbacké, chercheur islamologue à l'IFAN, estime que par rapport à l'islam, il n'y a aucune incompatibilité entre le jeûne et le travail. Bien au contraire, dit-il, “l'islam encourage les musulmans à travailler plus pendant le ramadan. Si on tient compte des enseignements (du coran), il n'y a rien qui justifie qu'on ne travaille pas quand on jeûne”. Dans la commune de Keur Massar, à 25 kilomètres de Dakar, Moustapha Sonko, un menuisier, a déjà fermé son atelier un peu après 16H. “Mon travail me demande plus d'effort physique; et comme je jeûne, je ne peux vraiment pas travailler au-delà de 16 heures”, souligne-t-il à IPS, ajoutant : “Et là encore, c'est parce que j'ai trop de travail, sinon, je ferme d'habitude à 14 heures durant cette période”. Karamoko Thioune, journaliste dans une radio bilingue internationale à Dakar, partage l'avis de Sonko. Il dit qu'il n'est pas gêné de jeûner et de travailler parce que pour lui, quand on jeûne et qu'on travaille, on le ressent moins. Mais, ajoute-t-il, “lorsqu'il s'agit d'un travail physique qui fait transpirer, c'est sûr qu'on ressent plus les effets du jeûne et de la fatigue”. Mbacké l'islamologue rejette les spéculations : “Je pense qu'il faut éviter de généraliser; ce qui se passe à Dakar ne reflète pas la situation dans les autres régions du Sénégal. Et, dans les milieux les plus religieux, les gens ne sont pas sensiblement affectés par le jeûne dans leur travail”. Sur le plan économique, le ramadan n'a apparemment pas d'influence sur les activités puisqu'en temps normal, la pause pour le déjeuner dure de 13H à 15H. Avec le ramadan, elle est réduite à 30 minutes. Selon un responsable au ministère de l'Economie et des Finances, qui a requis l'anonymat, "Les activités tournent durant cette période. Dans le secteur informel, par exemple, les choses bougent. Seulement, les travailleurs trouvent toujours un réaménagement…pour faire plus tôt un travail qu'ils faisaient tard".
Mais, Moubarak Lo, un économiste résidant à Dakar, ne partage pas entièrement cette opinion. "Le ramadan a toujours et forcément eu une influence négative sur la productivité et la compétitivité. Pendant cette période, les gens travaillent moins, surtout quand c'est un travail physique". Certes, nuance-t-il, "ce n'est pas valable dans tous les domaines. Dans les secteurs très formels et privés, les gens travaillent. C'est plus dans l'administration et le public que les gens ne travaillent pas normalement".
Pour Lo, même si, pour le moment, il n'existe aucune étude sur la baisse du rendement pendant le ramadan, le "comportement des Sénégalais en dit long et reflète véritablement ce qui se passe dans le pays durant ce mois".
Heureusement que dans quelques jours, le ramadan prendra fin, et le travail reprendra normalement partout pour un meilleur rendement, se réjouit le chef d'une entreprise de Dakar, qui a requis l'anonymat.

