CONAKRY, 6 sep (IPS) – Quelque 400 réfugiés sierra léonais sur un millier installés à Kissidougou, une ville du sud de la Guinée, refusent de rentrer chez eux dans l'attente d'une hypothétique réinstallation dans d'autres pays, notamment en Occident.
Ces réfugiés ont rejeté également le programme d'intégration locale proposé par le Haut commissariat des Nations Unies aux réfugiés (HCR), accepté pourtant par les 600 autres. Les 400 réfractaires au programme occupent, depuis le début des années 2000, le site de Boreah, un village situé en brousse, à 60 kilomètres de Kissidougou qui se trouve, elle-même, à environ 600 km de Conakry, la capitale guinéenne.
"Je vivais en Sierra Leone où ma famille paternelle a été harcelée par des rebelles. J'ai perdu beaucoup de mes parents dans ce conflit et je ne peux plus y retourner pour des raisons de sécurité", affirme à IPS, Eric Boima, un ancien instituteur sierra léonais installé sur le site. "Ici en Guinée, j'ai été torturé par des militaires avant d'être relâché, après avoir été accusé d'être un collaborateur des rebelles. C'est pourquoi je ne veux ni de l'intégration ni rentrer chez moi".
Boima soulève ses habits pour montrer une grande cicatrice partant de ses clavicules jusqu'au niveau de son ventre. “Nous demander d'accepter ces solutions prônées par le Haut commissariat aux réfugiés, c'est nous obliger à choisir le serpent ou le scorpion. Moi, je veux être réinstallé dans n'importe quel pays paisible où je pourrai mener tranquillement ma vie”, indique-t-il.
Fatoumata Fofana, une femme réfugiée visiblement en colère, renchérit : “Jusqu'à présent, les gens n'ont fait que m'exploiter. J'ai même fait un enfant pour un Guinéen qui ne s'en occupe pas. Quand je vais me plaindre à la gendarmerie, je ne trouve pas de solution alors que chez moi en Sierra Leone, j'ai perdu pratiquement tous mes parents. Je veux être réinstallée ailleurs”.
Ces deux témoignages illustrent le sentiment des 400 réfugiés sierra léonais, installés dans l'ancien camp de Boreah, aujourd'hui coupé de l'aide du HCR, et dont les pensionnaires ne veulent ni de l'intégration locale, ni retourner dans leur pays d'origine.
Ces réfugiés n'en parlent pas ouvertement, mais la plupart pensent aux pays occidentaux, avec une préférence pour les Etats-Unis, l'Angleterre ou l'Australie. “Ils se disent qu'une fois les opérations terminées, on ne peut pas les abandonner et qu'il faudrait bien qu'on trouve une solution à leur problème. Ils entendent ce que leurs parents qui viennent des pays occidentaux leur disent et ils pensent qu'on a les moyens de les envoyer là-bas”, a dit à IPS André Abel Barry, administrateur du programme d'intégration locale au HCR, à Kissidougou.
Pourtant depuis mars 2004, le HCR a dépensé environ 150.000 dollars pour un programme d'intégration des réfugiés désirant rester en Guinée.
“Nous procédons d'abord au recensement des différentes familles et individus avant de procéder aux vérifications. Des calculs sont effectués suivant la taille des familles, la distance, le nombre d'enfants”, déclare Barry.
Barry indique simplement que plusieurs milliers de dollars sont encore disponibles pour les réfugiés dans le cadre du programme d'intégration locale.
Selon lui, les réfugiés qui acceptent le programme, bénéficient d'une aide de trois mois fournie par le HCR, notamment pour le logement, la nourriture, et les produits de première nécessité.
“Le minimum est de 450.000 francs guinéens (environ 81 dollars) par réfugié, mais avec la distance, ce montant peut atteindre 550.000 FG (environ 100 dollars) par individu. Nous leur fournissons un kit, des ustensiles de cuisine, nous payons leur logement (pendant trois mois) et ils reçoivent un fonds de départ pour débuter une activité génératrice de revenus”, souligne Barry.
En outre, poursuit-il, chaque enfant de moins de 16 ans reçoit une aide d'environ 11 dollars pour acheter le matériel nécessaire à sa scolarisation.
“Nous considérons ces réfugiés de Boreah (les 400 réfractaires) comme des intégrés spontanés. Nous ne pouvons pas promettre quoi que ce soit concernant une éventuelle réinstallation dans des pays étrangers car dans ce domaine, ce sont les donateurs qui décident des quotas et tout”, explique Phillipe Creppy, le représentant local du HCR à Kissidougou.
Par ailleurs, le HCR Kissidougou a rapatrié, la semaine dernière, les derniers réfugiés libériens (environ 300 individus) dans leur pays d'origine, portant à plus de 16.000 le nombre de Libériens déjà rentrés.
Ces réfugiés, rapatriés volontaires, ont regagné leur pays en traversant, par des navettes effectuées dans cinq pirogues, la rivière Makona, à la frontière en la Guinée et le Liberia.
“Ils étaient au total 18.000 personnes en mars 2005. Le reste des réfugiés va être transféré à Nzérékoré (sud de la Guinée) avant le 15 septembre, car nous fermons définitivement nos bureaux (à Kissidougou ) à partir du 30 septembre”, indique Barry.
“Avant le programme d'intégration, on s'occupait de nous et on nous entourait d'attention. Depuis que nous avons accepté de rester, on ne voit plus personne, alors que nous avons toujours besoin d'aide”, déclare Sita Faya, une réfugiée sierra léonaise intégrée à Kissidougou ville. Elle vit dans une maison de trois pièces, sans son mari, avec ses sept enfants et sa mère. “On m'avait fait comprendre qu'on allait m'aider à trouver des vêtements pour mes enfants. Cette promesse n'a jamais été respectée”, dit-elle à IPS.
Cheikh Fofana, un autre réfugié sierra léonais intégré à Guéckédou, dans le sud-est du pays, affirme : “Personnellement, j'aurais aimé qu'on m'aide dans le domaine agricole. Je voudrais entretenir une plantation pour subvenir à mes besoins”.
Le HCR n'a apparemment plus l'intention de leur accorder une aide supplémentaire, mais il refuse de fournir des explications sur la question, a constaté IPS sur place. “Au niveau du HCR, nous faisons vraiment de notre mieux pour faciliter la vie aux réfugiés. Mais tous ceux qui acceptent les solutions qu'on leur propose doivent quand même comprendre qu’être réfugié n'est pas une profession. Il faut nécessairement apprendre à se prendre en charge”, explique Barry.
De leur côté, les autorités guinéennes se déclarent attentives aux personnes circulant avec l'étiquette de réfugiés sans pièce d'identité puisqu’elles refusent de regagner leur pays, ni de s’insérer dans le programme d’intégration locale du HCR.
“Le gouvernement prendra sûrement les décisions qui s'imposent en temps opportun”, déclare Kema Samoura, coordinateur du Bureau national de coordination des réfugiés à Kissidougou, le représentant de l'Etat.
Mais, le “HCR n'abandonne jamais un réfugié”, affirme son représentant à Kissidougou. La guerre au Liberia et en Sierra Leone a provoqué l'afflux de 600.000 réfugiés en Guinée au milieu des années 1990, dont environ deux-tiers étaient d'origine libérienne. En 2006, le HCR a recensé un peu plus de 4.100 réfugiés sierra léonais dont le maximum a été rapatrié en 2004.

