NIAMEY, 4 sep (IPS) – Deux journalistes de la presse privée au Niger sont condamnés à 18 mois de prison ferme, 600 dollars d'amende chacun, et 20.000 dollars de dommages et intérêts à verser à l'Etat nigérien, pour “propagation de fausses nouvelles et diffamation”.
La peine a été infligée vendredi par le tribunal correctionnel de Niamey, la capitale, à Maman Abou et Oumarou Keïta, respectivement directeur de publication et directeur de la rédaction de l'hebdomadaire indépendant nigérien 'Le Républicain'. “Le juge, qui a statué sur cette affaire et a requis ces sanctions, n'a fait que suivre des instructions qu'il a reçues”, a déclaré à IPS, Souley Oumarou, un des avocats des journalistes.
“C'est le plus grand scandale judiciaire jamais connu au Niger”, affirme à IPS, son collègue avocat Moussa Coulibaly. “C'est la première fois que j'assiste à un procès où une juridiction inférieure refuse de se soumettre à une décision d'une juridiction supérieure pour rendre un verdict contre toute logique”.
Les deux journalistes sont poursuivis par l'Etat du Niger pour un article intitulé “Hama lâche l'Occident pour l'Iran”, paru dans 'Le Républicain' du 27 juillet 2006, sous la plume de Keïta. Cet article fait état des intentions du Premier ministre nigérien, Hama Amadou, qui “développe aujourd'hui un discours foncièrement anti-blanc”, de “s'éloigner le plus possible des Occidentaux” au profit de “l'Iran” qu'il “cible comme un partenaire futur pour le Niger”.
Pendant une conférence de presse le 4 août, à son cabinet à Niamey, le Premier ministre a jugé cet article “irresponsable avec une malveillance extrême”, et a décidé publiquement de porter plainte contre son auteur.
Le même jour, Keïta et Abou seront interpellés, gardés à vue pendant quatre jours dans les locaux de la police judiciaire à Niamey, avant d'être présentés, le 8 août, à un juge de Niamey pour être inculpés et emprisonnés à Filingué et à Téra, deux localités situées respectivement à 183 et 177 kilomètres de la capitale. Leurs avocats avaient dénoncé cet éloignement comme une “déportation”. Au cours du procès, le 14 août, les avocats des deux prévenus avaient soulevé des exceptions, notamment l'incompétence du tribunal et la nullité des mandats de dépôt décernés contre Abou et Keïta.
“Les délits de presse ne peuvent être jugés selon la procédure de flagrant délit, d'après l'article 65 du Code de procédure pénale nigérien. Le président du tribunal devrait constater d'office que la procédure n'était pas appropriée et se déclarer incompétent, et en même temps constater que le mandat de dépôt décerné par le procureur de la République est nul”, explique l'avocat Oumarou.
Les deux avocats ont fait appel pour dessaisir le juge. Mais, malgré les exceptions jugées recevables par la Cour d'appel de Niamey, le tribunal correctionnel a refusé de se dessaisir et a statué sur le fond du dossier le 14 août pour rendre son verdict, le 1er septembre, et condamner les deux journalistes.
Toutefois, l'examen relatif aux exceptions des avocats, est fixé au 11 septembre prochain à la Cour d'appel, indiquent-ils.
“C'est tout simplement un déni de justice, une parodie de procès. A travers ces poursuites contre des journalistes, les autorités entravent la liberté de la presse”, confie à IPS, Ben Kafougou, un avocat venu également vendredi dernier pour défendre un autre confrère poursuivi par le procureur pour “trouble à l'ordre public”.
En effet, juste après le verdict du procès contre Abou et Keïta, le même tribunal a entendu Salif Dago, le rédacteur en chef du bimensuel privé 'L'Enquêteur', pour un article intitulé “Messe noire au cimetière musulman de Niamey : il égorgea le bébé et se lava de son sang sous les yeux d'un voleur”, paru dans l'édition du 14 août du journal.
Le ministère public a requis un an de prison ferme contre Dago et une amende de 200 dollars. Le verdict, qui a été mis en délibéré, est fixé au 15 septembre.
En attendant, Dago, qui a été interpellé depuis le 28 août et gardé à vue dans les locaux du commissariat central de police à Niamey pendant quatre jours, est déféré à la prison de Say, une localité à environ 50 km de la capitale.
Le ministre nigérien de la Justice, Maty Elhadj Moussa, a dénoncé l'article de Dago comme une "fausse nouvelle inacceptable" qui peut troubler l'ordre au Niger puisque, a-t-il ajouté, cette information donne l'impression que des gens ont l'habitude d'égorger des bébés dans les cimetières de ce pays d'Afrique de l'ouest pour se laver de leur sang. "Les journalistes ne sont pas au-dessus de la loi".
Pour Boubacar Diallo, le président de l'Association nigérienne des éditeurs de la presse privée à Niamey, ces arrestations procèdent “d'une cabale planifiée par le pouvoir, à partir de la conférence de presse du 4 août du Premier ministre”.
“En affirmant ouvertement que le gouvernement va désormais faire la régulation à la place du Conseil supérieur de la communication (institution officielle de régulation des médias) à l'occasion de sa conférence de presse, Hama Amadou n'a pas fait mystère de leur intention de poursuivre les journalistes”, dit-il à IPS.
“En vérité, Abou et Keïta ne sont pas poursuivis par rapport à l'article incriminé. Ils le sont à cause surtout des révélations de leur journal sur des grosses malversations financières comme la mauvaise gestion des quatre milliards de francs CFA (environ huit millions de dollars) octroyés par les partenaires… pour soutenir l'éducation de base au Niger, rapportée cette année”, soutient Abdou Sidi de la section nigérienne de 'Transparency International', une organisation non gouvernementale basée à Berlin.
Albert Chaïbou, le directeur de publication de l'hebdomadaire privé 'Le Démocrate', ne cache pas ses inquiétudes devant ce qu'il appelle la “chasse aux journalistes engagée par le régime. Le pouvoir cherche à nous intimider, mais nous ne devons pas céder”, déclare-t-il à IPS.
“Nous sommes tous des prisonniers en sursis. Demain, ce sera peut-être à mon tour d'aller rejoindre Abou, Keïta et Dago en prison”, renchérit à IPS, Zakary Alzouma, de l'hebdomadaire privé 'Opinions'. “J'ai aussi un procès pour diffamation. Le jugement, qui devait se tenir le 29 août dernier, a finalement été reporté”.
“Les journalistes ne sont pas au-dessus de la loi. S'ils commettent des fautes professionnelles graves, il faut bien qu'ils paient”, rétorque Salissou Adamou, un politicien de la mouvance présidentielle. Abdourahamane Ousmane, le président du Réseau des journalistes pour les droits de l'Homme à Niamey, dénombre plus de 15 cas d'emprisonnement de journalistes au Niger depuis 2000. “Cette année, nous sommes déjà à six cas sans compter la fermeture définitive de l'hebdomadaire privé 'L'Opinion', et les multiples menaces à l'endroit de certains organes de presse”.

