KINSHASA, 2 sep (IPS) – William Lacy Swing, le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies en République démocratique du Congo (RDC), n'aura jamais autant mérité le sobriquet de “véritable président de la RDC” que lui collent ses détracteurs.
Depuis les affrontements armés qui ont opposé Joseph Kabila et Jean-Pierre Bemba, les deux vainqueurs du premier tour, aussitôt après la publication des résultats provisoires de l'élection présidentielle du 30 juillet — du 20 au 22 août –, on ne voit plus que Swing. Seul au four et au moulin, Swing, qui est également le chef de la Mission des observateurs des Nations Unies au Congo (MONUC), s'exprime sur tous les médias congolais, entreprend des navettes entre les états-majors rivaux pour obtenir des responsables qu’ils abandonnent la logique des affrontements militaires au profit du dialogue. Jamais l'Etat congolais n'a paru aussi inexistant. “Le pouvoir est tout simplement dans la rue”, affirme Denis Malumba, un analyste politique basé à Kinshasa, la capitale de la RDC. En effet, en dépit d'un calme relatif observé dans les rues de Kinshasa, la situation sécuritaire reste précaire et hautement fébrile. Le Conseil des ministres ne se réunit plus, le parlement est en vacances. En dehors de la MONUC, seules la Commission électorale indépendante (CEI) et la Haute autorité des médias (HAM) semblent représenter les pouvoirs publics dans ce vaste pays d'Afrique centrale. La CEI a proclamé les résultats des élections le 20 août et mis en selle les deux protagonistes du second tour tandis que la HAM multiplie les mises en garde contre la manipulation des médias en période de campagne électorale. Au sommet de l'Etat, le silence est des pus inquiétants. Jusqu'ici, aucun des deux concurrents pour le fauteuil présidentiel ne s'est publiquement exprimé ni sur les raisons des affrontements armés qui ont fait officiellement 23 morts, ni sur les pistes possibles de sortie de crise. Au contraire, l'un et l'autre s'isolent chacun dans son camp. Kabila ne veut pas rencontrer son adversaire politique sur le même pied d'égalité sauf dans le cadre de la rigide structure hiérarchique entre le président de la République et le vice-président. De son côté, Bemba n'envisage pas de rencontrer le chef de l'Etat tant que ses deux stations de télévision ne seront pas rouvertes. 'Canal Congo télévision' et 'Canal Kin télévision' ont, en effet, été interdites de diffusion par les services de sécurité pour “atteintes graves à la sécurité de l'Etat”. Une mesure que soutient la HAM sans citer nommément les médias incriminés. “Certains médias ont diffusé des discours qui incitent à la violence. Ce qui a exacerbé l'extrême tension qui prévalait le jour de la proclamation des résultats provisoires du premier tour des élections”, a expliqué, à la presse, Modeste Mutinga, le président de la HAM, une institution officielle de régulation des médias en RDC, basée à Kinshasa. Mais, Mutinga a condamné également la fermeture de ces stations de télévision par les services de sécurité sans consulter la HAM à qui revient légalement cette prérogative.
De son côté, Martin Uzima, porte-parole de l’Association des journalistes pour la paix, estime que la mesure devrait également frapper les médias proches de Kabila car ils ont aussi contribué à accroître la tension en manipulant certaines images sur les incidents du 27 juillet relatifs au pillage des bureaux de la HAM et d’une église pentecôtiste, à la fin de la campagne électorale.
Par ailleurs, Bemba exigerait le remplacement de son hélicoptère personnel, détruit le 21 août par les tirs de la garde de Kabila, et que toute rencontre éventuelle entre les deux candidats au second tour se fasse en terrain neutre.
Swing a tout de même pu obtenir de Kabila et de Bemba qu'ils délèguent leurs lieutenants respectifs à des négociations préalables à une éventuelle rencontre au sommet entre les deux rivaux. Ces négociations ont débuté mardi à Kinshasa sous l'égide de la MONUC. Le camp présidentiel est dirigé par Guillaume Samba Kaputo, le conseiller spécial du président Kabila en matière de sécurité tandis que la délégation du vice-président Bemba est conduite par François Mwamba, secrétaire général du Mouvement de libération du Congo et actuel ministre du Budget.
Selon Jean Tobie Okala, porte-parole de la MONUC, les deux délégations ont décidé de créer deux sous-commissions dont l'une sera chargée d'établir les faits sur les événements du 20 au 22 août tandis que l'autre définira les règles de conduite afin que la campagne électorale pour le second tour de l'élection présidentielle et la période post-électorale se déroulent dans le calme. “Les deux parties doivent donner des réponses pratiques aux questions que la MONUC a mises sur la table, notamment celle qui a trait à la diminution de la circulation des militaires en armes dans la ville de Kinshasa”, indique Okala à IPS. La garde du président Kabila est estimée à 1.700 hommes et presque autant pour celle affectée à la protection de Bemba. La première mesure a été de cantonner tous ces éléments armés dans leurs lieux d'affectation respectifs. Certains parmi eux ne sont pas encore passés au brassage en cours pour la réunification de l’armée congolaise, et se conduisent pratiquement comme des miliciens au service de leurs chefs respectifs, observent des analystes.
Pour sa part, la population reste sur le qui-vive dans la capitale. Les armes se sont certes tues dans le centre-ville, mais elles continuent de crépiter sporadiquement dans la banlieue de Kinshasa. Des organisations non gouvernementales (ONG) de défense des droits humains rapportent çà et là des braquages de domiciles et des meurtres commis par “des agents en uniformes” sur la population civile. L'absence de décision au sommet de l'Etat à la suite des incidents du 20 au 22 août donne l'impression d'encourager les exactions commises par des bandits habillés de treillis militaires. "Entre le président Joseph Kabila qui ne dit jamais rien et Jean-Pierre Bemba dont…les tendances dictatoriales se lisent sur la figure, nous nous demandons si le tout démocratique ne nous a pas fait passer à côté du véritable président de la RDC pour la IIIème République", s'inquiète Robert Wima de l'Association africaine des droits de l'Homme, une ONG basée à Kinshasa. "En gardant le mutisme total, les deux leaders ont raté l'occasion de gagner la confiance des Congolais". Les milieux politiques s'inquiètent également de cette panne au sommet de l'Etat. Antoine Gizenga, 88 ans, troisième avec 13,06 pour cent des voix au premier tour, est allé discuter tour à tour avec Kabila et Bemba. Selon des analystes, Gizenga, dont la position politique est déterminante au second tour, a dû donner des conseils aux deux jeunes rivaux. Rien n'a transpiré de sa mission de bons offices entre les deux hommes. Toutefois, certaines opinions racontent à Kinshasa que Gizenga serait plus proche de Kabila que de Bemba. De son côté, Azarias Ruberwa, candidat malheureux au premier tour avec 1,69 pour cent, aurait également proposé sa médiation afin de décanter la situation. “Ils n'ont pas montré le bon exemple”, a-t-il déclaré au cours d'une conférence de presse, à Kinshasa, cette semaine.

