YAOUNDE, 16 août (IPS) – La situation humanitaire aux frontières du Cameroun, du Tchad, et de la République centrafricaine — trois Etats de l'Afrique centrale — se dégrade de jour en jour, alors que l'insécurité progresse, faisant des victimes parmi les populations civiles.
"L'insécurité résulte des ex-mouvements de rébellions armées, des attaques des coupeurs de route et de représailles des forces armées" dans la sous-région, explique à IPS, Jean Paul Manga, assistant à l'Université de Yaoundé I, au Cameroun. Selon des informations fournies à IPS par un officier de la police camerounaise qui a requis l'anonymat, les services de sécurité ont identifié plusieurs formes de criminalité aux frontières des trois pays. L'officier de police cite, entre autres, le trafic des armes à feu, le trafic des êtres ou d'organes humains, le phénomène des coupeurs de route, le vol et le trafic des véhicules, ainsi que les incursions de bandes armées à l'intérieur des pays riverains.
Ces différentes formes de criminalité persistent, dit-il à IPS, en dépit des stratégies de lutte mises en place dans les différents Etats de la sous-région pour assurer la sécurité des villages et villes proches des frontières.
Par exemple, en vertu de "l'Initiative tripartite" instituée entre la République centrafricaine (RCA), le Cameroun et le Tchad, depuis décembre 2005, les armées régulières de ces trois pays sont autorisées à poursuivre, au-delà de leurs frontières communes, les groupes armés ou les coupeurs de route qui menacent leur stabilité.
“Mais jusqu'ici, aucune armée nationale n'a initié une action d'envergure transfrontalière, pour lutter contre les malfrats armés qui sèment toujours la terreur aux frontières communes”, déplore Paul Zemdjio, coordinateur de 'Equal Opportunity for All', une organisation non gouvernementale, basée à Yaoundé, la capitale camerounaise.
Selon Zemdjio, “Le Cameroun et la RCA avaient tenu, fin-décembre 2005, les travaux d'une commission mixte sur les problèmes de sécurité qui affectent leurs frontières. Mais pour quels résultats concrets aujourd'hui?”, demande-t-il.
“Les résultats se sont montrés peu efficaces du fait que la violence et les exactions se sont multipliées depuis lors”, renchérit Marthe Belinga, avocate à Yaoundé. Elle a dénoncé la “formation de groupes armés inconnus jusque-là, qui viennent de revendiquer des raids menés, la semaine dernière, dans deux villages du nord-est du Cameroun”.
En effet, depuis plusieurs années, les coupeurs de route, parfois de bandits organisés ou souvent d'anciens combattants armés venus de la RCA ou du Tchad, sévissent aux frontières des trois Etats. Ils sont à l'origine des morts d'hommes et des viols. Ils prennent parfois des personnes en otage, rendant plus instable la situation sécuritaire aux frontières, selon l'officier de police anonyme.
Selon la police camerounaise, certains coupeurs de route sont des bandits organisés, alors que d'autres sont des ex-rebelles centrafricains qui ont accompagné l'actuel président François Bozizé dans sa prise de pouvoir, à Bangui, la capitale de la RCA, le 15 mars 2003, à la faveur d'un coup d'Etat qui a renversé l'ancien président Ange-Félix Patassé.
Le 14 juillet 2005, une opération lancée à partir de la ville frontalière de Bouar en RCA par l'armée centrafricaine, avait fait 36 morts dans les rangs des coupeurs de route qui semaient la terreur depuis plusieurs mois dans la zone frontalière avec le Cameroun. Cette opération avait permis également de libérer 20 enfants camerounais tenus en otage par les malfrats, indique la police.
Le 28 juillet 2006, la deuxième unité du Bataillon d'intervention rapide de l'armée camerounaise, basée à Garoua dans le nord, a tué trois coupeurs de route et capturé cinq autres après une attaque des bandits à Mbaïboum, une ville frontalière entre le Tchad, la RCA, et le Cameroun. Mais depuis lors, les coupeurs de route, loin d'être inquiets, multiplient des agressions et exactions qui entretiennent toujours l'insécurité entre les frontières des trois Etats.
Selon le Haut commissariat aux réfugiés à Yaoundé, joint par IPS, environ 20.000 personnes ont fui, entre avril 2005 et juillet 2006, leurs villages qui sont situés dans le nord-est du Cameroun, dans le nord de la RCA, ou dans le sud-ouest du Tchad, après plusieurs attaques des coupeurs de route ou d'autres groupes armés.
Pendant ce temps, des sources policières font état de plus de 15 morts entre 2005 et 2006, et de nombreux otages victimes des coupeurs de route qui sévissent de part et d'autre des frontières de ces pays.
Selon Manga, cette insécurité a provoqué le départ de nombreux villageois qui se voient obligés de quitter leurs localités pour se réfugier dans leurs champs, en forêt, en ville ou dans un autre pays plus paisible.
“Je suis arrivée à Yaoundé fin-juin 2006, après avoir fui l'insécurité qui régnait à Djohong (600 km environ au nord-est de Yaoundé)”, dit à IPS, Michelle Amama, 31 ans. “Les malfaiteurs sont arrivés dans notre village avec des armes, ils violentaient tout le monde et exigeaient de l'argent. Puis, ils en sont repartis avec des enfants et certaines femmes”, affirme-t-elle, le visage grave et la voix chargée d'émotion.
“J'ai fui à travers la forêt pendant plusieurs jours pour me retrouver quelques semaines plus tard à Bétaré-Oya (dans l'est du Cameroun). C'est de là que j'ai rallié Yaoundé”.
Les malfaiteurs dont parle Amama seraient, en réalité, des ex-combattants tchadiens ou centrafricains qui se sont retranchés dans le maquis avec des armes, après l'accalmie observée dans ces deux pays, a indiqué à IPS, un diplomate français à Yaoundé, qui a requis l'anonymat.
“La RCA, il y a quelques mois encore (avril-mai), était victime des tensions entre le Tchad et le Soudan qui s'accusaient mutuellement de soutenir les rebelles hostiles à leurs régimes respectifs”, déclare à IPS, Marie-Angèle Nguebou, commissaire de police à Yaoundé.
“Voilà une situation de méfiance et de suspicion réciproque”, ajoute-t-elle, “qui a favorisé la prolifération des bandits armés, des armes à feu dans la sous-région et que les armées nationales n'arrivent pas à contrôler efficacement faute d'effectifs et de logistique adéquate”.
Selon des sources militaires à Yaoundé, les forces armées peuvent lutter efficacement contre l'insécurité. Mais elles manquent de moyens de communication, de véhicules appropriés, et de matériel de surveillance par satellite nécessaire au repérage des déplacements des bandes armées dans la brousse.
Mais certains analystes estiment que les attaques et vols organisés dans les zones frontalières entre le Cameroun, le Tchad et la Centrafrique pourraient être interprétés également comme une remise en cause du fonctionnement des administrations de ces Etats : la faiblesse des systèmes de surveillance et de contrôle de leurs frontières.

