COTONOU, 13 juil (IPS) – Carine, 17 ans, vient de redoubler, pour la deuxième fois, la classe de 4ème dans un cours secondaire de Cotonou, la capitale économique du Bénin. Elle a donc été renvoyée de l'école, mais elle ne s'en soucie guère.
"L'école me fatigue", déclare-t-elle à IPS, au grand désarroi de sa maman qui voudrait tant la voir poursuivre ses études. "C'est ma fille unique, je l'aime et je veux qu'elle réussisse à l'école, mais elle ne m'obéît pas", se plaint sa maman, Alphonsine Zinsou, qui essaie, tant bien que mal, d'éduquer sa fille en l'absence du père, un polygame toujours absent. Vendeuse de produits divers aux abords d'une rue de Cotonou, Zinsou, elle-même n'a pas eu la chance d'aller à l'école. C'est pourquoi, dit-elle, elle fait tout ce qui lui est possible pour pousser le plus loin possible sa fille dans les études. Mais Carine n'en a cure. Elle sort souvent sans la permission de sa maman, et revient tard à la maison. "Elle s'habille comme les filles de rue", déplore sa mère. Plusieurs fois même, elle a dormi hors de la maison, prétextant que c'est son équipe de basket-ball qui faisait une fête. "Ce n'est pas vrai", rétorque vivement sa maman. "Elle sort souvent avec des hommes qui ne sont même pas de son âge. Elle a pris part en 2005 à un concours de beauté alors qu'elle venait de redoubler sa classe à l'école.
Tout ce qui l'intéresse, c'est le sexe et l'argent. Comment voulez-vous qu'elle étudie dans ces conditions?", s'écrie Zinsou. Sans aucun égard pour sa maman inquiète, Carine déclare qu'elle veut apprendre l'hôtellerie. "J'ai déjà dit plusieurs fois à maman que je ne suis pas faite pour l'école, mais elle ne veut pas me comprendre", lâche-t-elle. "Je veux faire une formation en hôtellerie". Mais, sa maman trouve que l'hôtellerie n'est qu'un prétexte pour sa fille pour rencontrer des hommes. Quoique seule à l'élever et malgré ses moyens limités, la mère se dit "prête à la pousser le plus loin possible dans ses études". Zinsou a visiblement des difficultés à calmer les velléités libertaires de sa fille. Cette situation n'est malheureusement pas unique aujourd'hui à Cotonou où les jeunes adolescentes insouciantes comme Carine sont légion.. Mais, à l'inverse de Zinsou, une autre commerçante, Pulchérie do Ango, quoique parent unique, est plutôt entièrement satisfaite du comportement de ses deux filles, Nadine et Ulriche, respectivement 19 et 21 ans, qui viennent toutes deux de passer leur examen du baccalauréat cette année. "Je suis assez compréhensive avec elles", affirme-t-elle à IPS. "Je leur parle beaucoup, je leur donne des conseils, mais quand je vois qu'elles commencent à exagérer, je leur dis niet". Les jeunes filles béninoises d'aujourd'hui, selon do Ango, sont trop émancipées avec l'évolution des temps. Elles font des choses inacceptables pour les gens de sa génération à elle, dit-elle. Elles s'habillent trop sexy et dévoilées, elles sortent tard la nuit, elles veulent se comporter comme des adultes alors qu'elles ne sont que des enfants. La grande différence entre Zinsou et do Ango, c'est peut-être leur niveau d'instruction personnel. En effet, contrairement à Zinsou, do Ango a un certain niveau intellectuel. Une autre jeune fille, Tanya Akpakoun, 20 ans, rencontrée par IPS à Cotonou, déclare qu'elle n'est pas confrontée à la rigueur de ses parents qui vivent loin d'elle, à Abidjan, en Côte d'Ivoire. Elle vit auprès de son grand frère et vient de passer aussi l'examen du baccalauréat. Tanya ne se laisse pas pour autant aller à la délinquance juvénile comme certains de ses camarades de classe. "L'éducation est une question de conscience personnelle", dit-elle à IPS. "J'ai toujours été une fille obéissante au moment où j'étais avec mes parents et je le demeure aujourd'hui quand bien même ils sont loin". "Il faut que les parents fassent de leur enfant un ami et non un ennemi parce que souvent, les parents n'arrivent pas à dialoguer avec leurs enfants", souligne Richard Attolou de Population service information, une organisation non gouvernementale (ONG) américaine représentée à Cotonou et spécialisée en conseils en matière d'éducation sexuelle aux jeunes et aux femmes. L'éducation commence d'abord à la maison avant l'école, explique Attolou à IPS. Selon lui, les parents doivent, dès le départ, prendre en charge la bonne éducation de leurs enfants, sinon, c'est la catastrophe. Josiane Enianloko a attrapé une grossesse à 16 ans alors qu'elle peinait à passer en classe de cinquième au collège. A 18 ans aujourd'hui, elle réalise les risques qu'elle avait pris dans le temps, indiquant qu'elle avait eu beaucoup de chance d'avoir échappé aux infections sexuellement transmissibles (IST) ou au SIDA. "Je sortais en ce moment avec beaucoup de garçons et je ne me protégeais pas. Je ne connaissais même rien à ces histoires de SIDA et de IST", avoue-t-elle à IPS, avec le regard apeuré d'un enfant qui se rend subitement compte d'avoir échappé à un gros danger. En revanche, Kevin Adjakidjè, 19 ans, n'a pas eu cette chance. Rencontré à la porte du bureau de 'Racines', une ONG de conseils et d'assistance aux jeunes à Cotonou, la mine triste, ce jeune homme vient d'apprendre qu'il est porteur du virus du SIDA. Il dit qu'il croit deviner d'où cela vient. "C'est probablement ma copine, Sylvia, qui m'a transmis ce virus. C'est une fille trop ambitieuse qui sort avec plusieurs hommes à la fois. Quand je rencontre ces hommes chez elle, elle me dit que ce sont de simples amis, des copains de sa sœur, des cousins, ou des frères de l'église", dit-il à IPS, l'air amer. Kévin et Sylvia sont tous deux dans la même classe et ils seront candidats au baccalauréat en 2007. "Ce qui se remarque au Bénin aujourd'hui est assez dramatique", constate Théodule Nouatchi, juriste, enseignant à l'Université d'Abomey-Calavi, non loin de Cotonou. Selon lui, le relâchement dans l'éducation des enfants a pour origine le fait que la plupart des parents sortent le matin pour se rendre à leurs lieux de travail et ne reviennent que la nuit, laissant l'éducation de leurs enfants à l'école, aux domestiques, et à la rue. Mais, il n'existe pas au Bénin un programme de conseils et d'encadrement pour aider les parents dans l'éducation de leurs enfants. Ce qui fait que, tout comme Carine, beaucoup d'adolescents échappent à l'emprise de leurs parents. Nouatchi propose que l'Etat béninois adopte le système des journées continues pour permettre aux parents de rentrer tôt de leur travail pour mieux s'occuper de l'éducation des enfants. Selon lui, l'un des parents pourrait travailler à mi-temps pour rentrer plus tôt et échanger avec les enfants. Cette année, la commémoration de la Journée mondiale de la population, mardi (11 juillet), a mis l'accent sur les jeunes qui "veulent être entendus et participer", selon le Fonds des Nations Unies pour la population.

