POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: Bientôt le désarmement, mais 10.000 armes légères circulent

ABIDJAN, 15 mai (IPS) – Le Premier ministre ivoirien, Charles Konan Banny, a annoncé dimanche le démarrage simultané, jeudi, des opérations d'identification et de désarmement en Côte d'Ivoire, deux conditions indispensables pour l'organisation de l'élection présidentielle prévue au plus tard le 31 octobre.

Des consultations entre les protagonistes de la crise ivoirienne, début-avril, et le chef de l'Etat congolais Denis Sassou Nguesso, président en exercice de l'Union africaine, avaient déjà abouti au principe d'un “début immédiat du processus simultané de désarmement (des combattants) et d'identification” des électeurs.

Mais en attendant le démarrage effectif de ces deux opérations essentielles, la circulation des armes légères continue d'inquiéter des organisations de la société civile.

"La prolifération d'armes légères a atteint des proportions inquiétantes en Côte d'Ivoire où l'on enregistre la circulation non contrôlée de 10.000 armes", a révélé à IPS, Ali Ouattara, président de la section ivoirienne d'Amnesty International, au début de ce mois.

Cette déclaration de Ouattara s'inscrit dans le cadre de la campagne mondiale pour la signature d'un traité international contre la circulation et la prolifération des armes légères dans le monde. Ce traité, dit-il, sera présenté en octobre prochain au siège des Nations Unies, à New York.

En attendant cette échéance, Ouattara estime que “les transferts des armes illicites et le manque de contrôle sur le commerce international de celles-ci, jouent un rôle catalyseur pour les conflits et prolongent les guerres”.

Selon le ministre ivoirien de la Justice, Mamadou Koné, la libre circulation de ces armes légères, qui servent aux vols à main armée, au trafic de drogue et au terrorisme, constituent une triste réalité en Côte d'Ivoire.

“Elle est tributaire de la porosité des frontières qui caractérise les pays de notre sous-région et liée aux différents conflits armés qui ont précédé la crise ivoirienne”, a-t-il indiqué à IPS, faisant allusion au Libéria et à la Sierra Leone. Ces deux pays ont connu de longues guerres civiles entre la fin des années 1980 et le début des années 2000.

Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est coupée en deux par une rébellion armée après une tentative de coup d'Etat manquée. Des militaires insurgés avaient pris les armes pour s'opposer à une exclusion présumée des populations du nord de ce pays d'Afrique de l'ouest.

Malgré des efforts de médiation internationale, le processus de désarmement des forces combattantes n'a pas vite démarré. Conséquence : du nord au sud et de l'est à l'ouest, les armes circulent librement, sans un contrôle véritable. Les braquages et autres vols à main armée en Côte d'Ivoire sont en nombre croissant.

“Plus de 20 attaques de domiciles sont dénombrés quotidiennement à Abidjan (la capitale économique). Et maintenant, le phénomène des coupeurs de route prend de l'ampleur; les auteurs opèrent le plus souvent avec des armes de guerre”, souligne Désiré Adjoussou, président de la Commission nationale de lutte contre la prolifération et la circulation des armes légères en Côte d'Ivoire.

En avril, dressant le bilan de la situation sécuritaire du premier trimestre de 2006, le colonel Georges Guiai Bi Poin, responsable du Centre de commandement des opérations de sécurité, a déclaré que 519 braquages à main armée avaient été opérés dans le district d'Abidjan. Au total 108 armes ont été saisies, parmi lesquelles des kalachnikovs et des pistolets mitrailleurs.

A l'intérieur du pays, en dépit d'une situation sécuritaire relativement calme, la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) a révélé que la zone de confiance — séparant les belligérants ivoiriens dans la région de Bouaké (centre-nord) — était toujours en proie aux actions des coupeurs de route.

“Fin 2005, dans les environs du village de Gongbossou, situé dans la sous-préfecture de Tié-N'diékro, non loin de la ville de Brobo, six coupeurs de route ont été surpris. Certains étaient armés de Kalachnikov, faisant la poche aux passagers de trois véhicules immobilisés”, rapporte la police de l'ONUCI.

Toujours selon la police de l'ONUCI et les points sur la sécurité faits fin-avril par des autorités militaires, un regain de vol à mains armées a été observé dans la ville de Duékoué, dans l'ouest de la Côte d'Ivoire, où deux policiers ont été agressés et dépossédés de leurs armes.

“Il faut craindre le pire. Avec les bandes armées organisées dans l'ouest du pays, on n'est sûr de rien et le pire peut arriver à tout moment”, explique à IPS, le colonel Alexis Ahipeaud, expert en stratégie militaire, basé à Abidjan.

La partie sud-ouest du pays, qui est frontalière avec le Libéria et très sensible, est devenue presqu'une poudrière, estiment des analystes. Depuis deux mois, des affrontements entre autochtones et allogènes sont rapportés dans des localités de cette région. Selon la presse ivoirienne, on dénombre à ce jour 523 paysans tués par des fusils de type calibre-12.

Dans les zones sous contrôle des ex-rebelles, la situation apparaît encore plus délicate, chaque combattant portant une arme, sans aucune référence officielle d'enregistrement, a constaté IPS sur place. Parallèlement aux effectifs des ex-rebelles, près de 5.000 armes légères seraient en leur possession.

“Le port du pistolet ne connaît pas trop une restriction chez nous. Mais lorsqu'il s'agit des kalachnikovs ou d'autres armes lourdes, nous sommes très exigeants là-dessus. Aucun type de cette arme ne doit sortir de la poudrière sans une dérogation expresse. Cela évite des situations imprévues”, indique à IPS, le commandant Counta Dembélé des ex-rebelles.

La gravité de la situation de libre circulation des armes légères avait justifié la signature, le 31 octobre 1998 à Abuja, la capitale du Nigeria, d'un moratoire sur l'importation, l'exportation et la fabrication de telles armes dans cette partie du continent, par les 15 pays membres de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest.

Après cela, un programme de coopération et d'assistante pour la sécurité et le développement avait aussitôt été mis sur pied et avait permis la création de commissions nationales de lutte contre la prolifération des armes légères, ainsi que l'édition d'un code de conduite pour cette action.

"Apparemment, ce n'étaient que de bonnes intentions. Une personne meurt chaque minute, tuée par une arme à feu dans la sous-région où circulent quelque trois millions d'armes légères", a souligné le président de la section ivoirienne d'Amnesty International. "Il est temps d'en prendre conscience en réglementant le commerce des armes légères".

Pour sa part, le ministre de la Justice estime qu'il faut, avant toute action répressive, "mettre en place un cadre institutionnel et normatif, et élaborer un programme national de lutte" contre la prolifération des armes légères. "Il faut inculquer les vraies valeurs à nos concitoyens, celles du travail et non du gain facile", a ajouté Koné.