WASHINGTON, 8 mai (IPS) – Il y a quatre mois, le président de la Banque mondiale, Paul Wolfowitz, rageait contre la nation africaine du Tchad pour avoir détourné des revenus pétroliers de l'oléoduc Tchad-Cameroun destinés à l'allègement de la pauvreté et aux dépenses sociales vers une allocation budgétaire pour des achats d'armes.
Mais maintenant, l'ancien numéro deux du département américain de la Défense a décidé que le Tchad, qui menaçait d'arrêter ses exportations pétrolières si la Banque mondiale maintenait son attitude agressive, n'en faisait pas à sa tête après tout.
A la fin du mois dernier, Wolfowitz est revenu sur sa précédente décision de suspendre les décaissements de prêts au gouvernement, trois jours avant une date limite fixé par le Tchad pour commencer par geler les exportations pétrolières.
La Banque mondiale a déclaré qu'elle était parvenue à un accord provisoire avec le régime du président Idriss Deby qui permettrait la reprise des décaissements de certains prêts pour aider le gouvernement à financer l'éducation, la santé, le développement communautaire, des programmes de lutte contre le VIH/SIDA, ainsi que l'agriculture, l'électricité, l'eau et les infrastructures.
En annonçant la décision, Wolfowitz a cité de "sérieux écarts" dans la réalisation des besoins urgents et de la gestion des ressources.
Mais plusieurs analystes affirment que la Banque mondiale a été contrainte de revenir sur sa position comme faisant partie d'un effort concerté de l'Occident pour soutenir le gouvernement en face d'un mouvement rebelle croissant qui serait soutenu par le gouvernement du Soudan voisin pas si favorable aux Occidentaux.
Le Soudan a impliqué la Chine, plutôt que des sociétés occidentales, dans l'exploitation de ses champs pétrolifères et un nouveau régime à la manière Soudan au Tchad mettrait en péril l'oléoduc Tchad-Cameroun et pénaliserait les firmes occidentales possédant des investissements dans le pays.
Cela signifie qu'un changement de régime pourrait conduire à la perte de l'accès au pétrole que le Tchad produit – malgré sa quantité infime -, avec en toile de fond un resserrement du marché pétrolier et des prix montant en flèche, affirment des analystes.
"Deby tient la Banque mondiale à sa merci, littéralement", a déclaré Daphne Wysham, un chargé de cours à l'Institut d'études politiques basé à Washington.
"Ce sont eux qui décident maintenant. Etant donné l'inconstance des prix du pétrole due à d'autres choses en jeu sur les marchés pétroliers…. nous sommes beaucoup plus vulnérables aux perturbations de fourniture pour lesquelles Deby a menacé", a-t-elle déclaré. Le Tchad est devenu un pays producteur de pétrole en 2003 et exporte maintenant une infime quantité de 180.000 à 200.000 barils par jour — une quantité sur laquelle il ne faut toutefois pas cracher, d'autant que les prix de l'essence aux Etats-Unis, le plus grand consommateur de pétrole au monde, ont dépassé les trois dollars le gallon (1 gallon = 3,785 litres). "Cette (quantité de pétrole) n'est rien dans une certaine mesure, mais parce que nous sommes si proches de la marge, Deby est capable d'user de son influence pour obtenir l'attention des dirigeants du monde", a ajouté Wysham.
Le Tchad a une autre monnaie d'échange avec la Banque mondiale, elle-même un gros investisseur dans des industries d'extraction comme le pétrole, le gaz et l'exploitation minière. Il devrait produire beaucoup plus de pétrole au fur et à mesure que le géant ExxonMobil effectuera plus d'exploration..
Le développement pétrolier Tchad-Cameroun et le projet de pipeline constituent le plus gros projet d'investissement privé en Afrique.
Perdre un tel potentiel est une affaire risquée à l'heure actuelle. A la mi-avril, des rebelles ont lancé une attaque osée contre la capitale, N'Djamena, arrivant à quelques kilomètres du parlement et du palais présidentiel, un développement qui a manifestement mis de côté toutes les autres préoccupations dans les capitales occidentales avides d'énergie, y compris l'allègement de la pauvreté à la Banque mondiale basée à Washington.
Des groupes d'observation de la banque notent que les premières raisons de la suspension des prêts au Tchad et le gel des revenus pétroliers dans un compte bloqué n'ont pas en fait changé.
"La crise politico-militaire au Tchad aujourd'hui est beaucoup plus grave qu'elle ne l'était en janvier, augmentant la probabilité que l'argent du pétrole sera utilisé pour des armes", indique un communiqué du 'Bank Information Centre' (Centre d'information sur la Banque), un groupe basé à Washington qui suit de près la Banque mondiale. En réalité, il n'y a pas une plus grande garantie aujourd'hui que les recettes pétrolières seront utilisées au profit des pauvres qu'il n'y en avait le jour où la banque a suspendu les prêts en janvier, affirment des observateurs.
"Il n'y a absolument aucune indication que quelque chose a changé au Tchad", a déclaré Korinna Horta, une économiste principale à 'Environmental Defence' et une observatrice avertie de la politique tchadienne. "En reprenant les prêts à Deby, il a les coudées franches maintenant. Vous lui donnez accès à ces fonds et soudain, vous croyez qu'il se soucie de la pauvreté? Il ne s'en était jamais préoccupé. Pourquoi devrait-il soudainement s'en préoccuper?", a-t-elle demandé.
Horta a cité les élections présidentielles de mercredi et le fait qu'elles aient été parfaitement boycottées par des groupes d'opposition et largement ignorées par les Tchadiens irrités par la corruption et la mauvaise gestion sous Deby, qui est au pouvoir depuis 16 ans. Même en termes de corruption, le Tchad est toujours en tête de l'indice annuel des gouvernements les plus corrompus au monde – de Transparency International.
Le message politique dans le changement de position de la Banque mondiale peut être par ailleurs discerné à partir des empressements bruyants aussi bien de la France, la principale éminence grise dans cette nation africaine, que des Etats-Unis à soutenir le régime en place. La tentative de coup d'Etat contre le régime tchadien de Déby, le 13 avril, aurait été contrecarrée par 1.300 soldats français stationnés actuellement dans le pays, craignant que le pouvoir ne soit transféré à des rebelles secrètement soutenus par le Soudan.
La Banque mondiale, qui a été créée en 1944 par les vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, a comme tradition de ne pas s'écarter de la position du Groupe des sept nations les plus industrialisées, au nombre desquelles, se trouvent la Grande-Bretagne, la France et les Etats-Unis. Le dernier épisode avec le Tchad en est un autre exemple.
"Pour la Banque mondiale, il est logique qu'ils défendent l'homme avec qui ils ont négocié cet accord de l'oléoduc, et ils n'ont aucune idée de qui sera le prochain président et il y a toutes sortes d'instabilité là-bas actuellement", a indiqué Wysham.
"Deby peut être un dictateur et un monstre, mais au moins, ils savent comment traiter avec lui jusqu'à un certain degré, et c'est peut-être ce qui est en jeu ici", a-t-elle ajouté.

