ABIDJAN, 26 avr (IPS) – A quelques mètres de sa maison de fortune, qu'il loue dans le quartier précaire d'Adjouffou, à côté de l'aéroport international Félix Houphouët-Boigny, à Abidjan, Mélaine Koffi, la trentaine, défèque librement en plein air en dépit des regards curieux des passants.
La cour commune, dans laquelle il réside avec plusieurs autres collègues de travail, ne dispose pas de latrines. “La journée, on fait un effort d'aller se mettre à l'aise non loin de la clôture de l'aéroport. Mais la nuit tombée, face à l'insécurité grandissante, nous sommes obligés de le faire dans les environs de nos maisons”, raconte Koffi à IPS.
Koffi et ses collègues sont des travailleurs journaliers sur le site du Port d'Abidjan, situé dans la zone industrielle de Vridi, non loin de Port-Bouët, un ancien quartier populaire de la capitale économique de Côte d'Ivoire. Ils travaillent en relais avec d'autres contractuels, pour un salaire mensuel de 200 à 300 dollars.
Le constat est pratiquement identique dans tous les quartiers précaires d'Abidjan. L'accès à l'eau potable, à l'électricité, l'assainissement de l'environnement, la canalisation des eaux usées et l'insécurité demeurent de gros problèmes. Pourtant, quelque 60 pour cent des 2,5 millions d'habitants de la ville réside dans ces quartiers insalubres, selon les services techniques du ministère ivoirien de la Construction et de l'Urbanisme.
Pour le Bureau national d'études techniques et de développement, c'est le coût élevé de la vie qui a poussé les populations à revenus modestes à habiter ces sites non viabilisés et manquant du minimum d'installations sociales et sanitaires. Ces quartiers sont également confrontés au mauvais drainage des eaux pluviales, a constaté IPS sur place.
Selon les résidents, leurs faibles revenus ne leur permettent pas d'habiter des maisons de luxe, avec souvent une famille nombreuse. Alors, ils préfèrent s'entasser dans des habitations de fortune dans ces quartiers précaires, dont le loyer mensuel varie entre 10 et 40 dollars selon l'espace, contre 100 et 1.000 dollars dans les zones huppées de la ville.
“Dans un sous-quartier, l'on peut dénombrer un WC (une toilette) et une douche pour 20 personnes qui partagent le même compteur électrique et utilisent l'eau de puits, sans aucune méthode d'hygiène. En cas d'urgence pour les toilettes, les occupants vont déféquer dehors”, souligne l'Institut national de la santé publique (INSP). Selon l'INSP, la gestion des excréments humains dans les quartiers précaires est essentiellement de type autonome (WC communautaires et latrines). Les autorités ont laissé aux résidents le soin de gérer, eux-mêmes, leur environnement. Ce qui explique la construction des infrastructures telles que les WC communautaires et les latrines dont l'usage peut être à péage. Il existe en moyenne un WC communautaire pour 1.000 habitants, indique l'INSP. Dans un quartier comme Adjouffou de près de 3.500 résidents, on en trouve deux, dont un construit par des religieux baptistes. Leur nombre insuffisant explique, selon l'INSP, que les défécations dans la nature restent encore importantes. En outre, un seul quartier précaire, celui de l'Abattoir de Port-Bouët (sud d'Abidjan), dispose d'un égout destiné à l'évacuation des eaux pluviales. “Les eaux usées domestiques, elles, sont essentiellement déversées sur le sol dans tous les quartiers précaires, avec une petite proportion de un à 22 pour cent rejeté dans des fosses”, reconnaît le maire de la commune de Port-Bouêt, Hortense Aka Anghui. En effet, compte tenu du système des égouts très coûteux pour l'Etat et du surpeuplement de la ville d'Abidjan au lendemain de la crise politico-militaire, le principe de l'assainissement autonome avait été retenu par les autorités pour les populations de certains quartiers. Elles devraient assurer un assainissement quotidien de leur environnement.
“Nous nous sommes rendu compte que cette méthode est restée sur une note d'échec”, avait indiqué l'ancien ministre ivoirien du Plan et du Développement, Boniface Britto, en juin 2005. “Les pratiques anciennes ont toujours cours. On déverse l'eau sur la voie, certains espaces sont transformés en dépotoirs où les habitants vont satisfaire toutes sortes de besoins”, avait-t-il regretté. Depuis le 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire est divisée en deux à la suite d'une tentative de coup d'état manqué, suivie d'une insurrection armée ayant conduit à une rébellion qui occupe la moitié nord du pays. Les insurgés soutiennent avoir pris les armes pour lutter contre l'exclusion présumée de la population de la partie septentrionale de ce pays d'Afrique de l'ouest. Les fonctionnaires travaillant et les populations originaires du sud ont fui les zones occupées par les rebelles pour s'installer à Abidjan.
Les différentes médiations entreprises pour ramener le pays à la paix se sont soldées par des échecs. Pendant qu'un autre processus politique est dans l'impasse actuellement, les populations continuent de souffrir, même dans la capitale économique où il est difficile, pour certaines, de se procurer de l'eau potable à boire.
“Chez nous ici, nous avons une alimentation de fortune en eau potable et les habitants préfèrent l'eau des puits traditionnels, pendant que d'autres utilisent l'eau potable pour leurs besoins domestiques dans les quartiers riches”, a dit à IPS, Franck Toualy, résident du quartier précaire dangereux appelé 'Zimbabwe', dans la zone industrielle de Vridi. Ce qui rend la santé de la population de plus en plus précaire aussi dans ces quartiers. “Nous enregistrons 64 pour cent de malades dans cette population, dont 70 pour cent des enfants de zéro à huit ans est plus touché par la diarrhée et le paludisme”, explique Dr Germain Gourène de l'INSP.
Face au manque d'équipements adéquats pour ces quartiers et en faute d'une politique efficace de développement urbain, les autorités ivoiriennes semblent avoir opté pour l'épreuve de force : faire déguerpir les populations de ces différents quartiers insalubres. Depuis le 18 avril, les habitants du plus grand quartier précaire d'Abidjan, Gobélé (à Cocody, un quartier chic), ont reçu de la municipalité une mise en demeure de déguerpissement. Une décision que n'approuve pas Paul Akra, président de la Fédération des habitants des quartiers précaires et des villages enclavés de Côte d'Ivoire. “Il n'est pas question que les populations défavorisées soient chassées de leurs maisons. Nous allons rencontrer les autorités compétentes pour en discuter”, a-t-il affirmé à IPS. Comme Gobelé, de nombreux autres quartiers précaires de la capitale économique sont sous la même menace des mairies qui, pour des raisons financières, cèdent ces sites à des promoteurs pour construire des complexes industriels, sans vouloir recaser ailleurs les résidents sommés de déguerpir, ni leur accorder une compensation financière.
“Nous pensons que la solution n'est pas celle-là. Il ne sert à rien d'utiliser des moyens disproportionnés pour chasser les populations. Il y a bien une raison qui les a conduites à s'installer sur ces sites, pour certains depuis plusieurs décennies”, a souligné Akra.
“Ce qui serait le mieux, c'est de construire progressivement des habitations décentes, en créant un environnement sain aux populations. Et envisager, par la suite, l'urbanisation et la modernisation de ces quartiers précaires”, suggère-t-il. A une rencontre, mardi, les autorités municipales ont décidé de reloger les résidents de Gobelé sur un autre site, comme ce fut le cas du quartier précaire de Washington (à Cocody), dont les habitants déguerpis ont été relogés à Abobo, un autre ancien quartier d'Abidjan.

