MEDIAS-SOUDAN: Moins de censure — mais attention aux agents de sécurité

KHARTOUM, 13 fév (IPS) – Nhial Bol, directeur du 'Citizen', un quotidien indépendant au Soudan, déclare que les conditions de travail des journalistes dans le pays se sont quelque peu améliorées depuis la signature d'un accord de paix historique l'année dernière.

Cet accord a mis fin à plus de deux décennies de conflit entre le gouvernement islamique dans le nord, et des rebelles chrétiens et animistes dans le sud sous la direction du Mouvement/Armée populaire de libération du Soudan (SPLM/A).

Depuis qu'il a été paraphé, les formes manifestes de censures ont été abandonnées, note Bol, qui a créé le 'Citizen' en décembre de l'année dernière. Avant cela, il avait travaillé pour le 'Khartoum Monitor', le plus grand quotidien indépendant du pays paraissant en anglais. La capitale soudanaise, Khartoum, compte actuellement 15 journaux, qui paraissent pour la plupart en arabe.

"Depuis que nous avons fondé le 'Citizen', il n'y a pas eu de censure directe. C'est parce que le gouvernement veut améliorer son image à l'extérieur", a déclaré Bol à IPS.

"Nous avions l'habitude d'amener toutes les pages du journal aux (agents) de sécurité pour contrôle avant de les envoyer à l'imprimerie. Nous les amenions à 21 heures, et ils les retournaient à 3 heures du matin. Parfois, certaines des pages manquaient lorsque (le journal était) renvoyé", a-t-il ajouté. "Parfois, ils vous convoquaientàpour répondre d'un article qu'ils avaient censuré, et qui n'était pas paru dans le journal".

William Ezekiel, directeur de 'Khartoum Monitor', reconnaît que la censure directe n'existe plus.

"Pour la première fois depuis que nous avons créé le "Khartoum Monitor', en 2000, nous travaillons librement. Personne ne vient au bureau pour demander à lire les pages d'un journal avant qu'on ne le mette sous presse", a-t-il indiqué.

En tout, le 'Khartoum Monitor' a été fermé quatre fois et sa licence retirée deux fois, a déclaré Ezekiel à IPS. Le journal s'est fait taper sur les doigts une fois pour avoir publié une photo du bras non couvert d'une femme, quelque chose considéré comme indécent dans le nord islamique.

Un autre journal a été brièvement fermé pour avoir publié une publicité d'une compagnie aérienne qui demandait à ses passagers de profiter des boissons alcoolisées servies sur ses vols. L'alcool a été interdit au Soudan depuis l'imposition de la loi islamique, la charia, en 1983.

Mais même si Bol se réjouit de la baisse de la censure, il allègue que des agents de l'Etat continuent de harceler et d'emprisonner des journalistes.

Ceci rappelle des événements des années précédentes, a-t-il souligné.

"J'ai été arrêté et gardé en détention 38 fois depuis 2000", a noté Bol.

"En ce qui concerne les convocations des agents de sécurité, je ne me rappelle même plus de leur nombre. Parfois, en une seule journée, ils me convoquaient quatre fois dans leurs bureaux pour m'interroger, avant de me relâcher".

Le mois dernier, le comportement des agents de sécurité postés non loin du bureau de Salva Kiir — le premier vice-président du Soudan et leader du SPLM/A — semblait appuyer les allégations de Bol.

Ce journaliste d'IPS a rencontré une hostilité manifeste de la part des agents alors qu'il se dirigeait vers le bureau de Kiir le 28 janvier pour prendre part à un point de presse donné par le vice-président. Déclarant ne rien savoir de l'événement, les autorités ont d'abord refusé d'admettre les journalistes rassemblés.

"Cela fait partie des règles du jeu — ils essaient de nous contrarier", a déclaré Bol, exaspéré. Un appel téléphonique a finalement fait venir le chargé de presse de Kiir dans la salle de réception de l'immeuble, d'où il a pu faire entrer de nombreux journalistes.

Des journaux du sud — qui sont trois seulement — se plaignent également du fait qu'on leur refuse toujours l'accès à certains services publics à Khartoum.

"Par exemple, la présidence, le ministère de la Défense, ainsi que le ministère de l'Intérieur n'invitent pas des journalistes du sud à leurs manifestations", a affirmé Ezekiel.

Les trois journaux desservent une grande communauté, y compris plus de deux millions de sudistes déplacés par la guerre civile de 1983 à 2005, qui vivent maintenant dans des bidonvilles autour de Khartoum.

Des organisations de médias dans ce pays d'Afrique de l'est sont contrôlées par une institution dénommée 'National Press and Publication Council' (Conseil national de presse et de publications). Sept de ses membres sont nommés par le président Omar Hassan Ahmed el-Béchir, et sept autres sont choisis parmi des journalistes; le dernier membre est un représentant des éditeurs.

Le conseil a le pouvoir de fermer, de condamner à une amende ou de retirer des autorisations de journaux perçus comme ayant agi de façon inconvenante.

Les efforts de IPS pour recueillir un commentaire de l'organisation au sujet des affirmations de Bol ont été infructueux.

Pendant son sommet annuel, tenu le mois dernier à Khartoum, l'Union africaine (UA) a rejeté la candidature du Soudan à la présidence de l'organisation, en raison de la mauvaise conduite du pays au Darfour, dans le domaine des droits de l'Homme. Les rebelles ont pris les armes dans cette région occidentale au cours des premiers mois de 2003, à cause d'une négligence présumée de la part du gouvernement. Le Darfour est plongé depuis dans une crise humanitaire.

L'UA composée de 53 membres a choisi plutôt Denis Sassou-Nguesso du Congo-Brazzaville pour diriger l'organisation. Toutefois, la présidence de l'UA a été promise au Soudan l'année prochaine, à condition que le conflit du Darfour prenne fin – et que la liberté de la presse soit promue. Les dernières démêlées de Bol avec des agents de sécurité soudanais sont intervenues après que le 'Citizen' a publié un éditorial rejetant la candidature du Soudan à la présidence de l'UA.

Avec deux autres de ses journalistes, Bol a été, au départ, empêché de prendre part au sommet. Une grosse manchette à la première page du 'Citizen' accusant les organes de sécurité de l'empêcher de couvrir le sommet, a embarrassé, par la suite, les autorités qui ont fini par laisser Bol accéder à la rencontre.