CORRUPTION-KENYA: Une manifestation anti-corruption arrêtée net

NAIROBI, 14 fév (IPS) – Une manifestation visant à contraindre le président kényan Mwai Kibaki de virer des ministres impliqués dans des affaires de corruption n'a pas pu se tenir vendredi dernier, suite à l'action de la police anti-émeute.

Des centaines de manifestants s'étaient rassemblés dans la capitale, Nairobi, pour marcher sur la résidence du chef de l'Etat — où ils envisageaient de lui demander de prendre des mesures contre les ministres en question. Ces autorités ont été liées à des contrats suspects impliquant Anglo Leasing et Finance Ltd — une société fictive — et au scandale Goldenberg, impliquant la manipulation d'un plan de garantie des exportations.

La manifestation a été organisée par 76 organisations de la société civile sous la bannière du 'Réseau nommer et couvrir de honte les auteurs de corruption' (NASCON).

Alors que les manifestants se préparaient pour la marche, la police est intervenue et a ordonné à la foule de se disperser, affirmant que la manifestation était illégale. Les manifestants ont quitté les lieux dans le calme pour se rendre dans une autre partie de Nairobi, un peu plus loin, afin de discuter d'une action collective future. Toutefois, la police a alors ordonné à cette foule de se disperser également.

"Vous savez que ce meeting est illégal, vous n'avez aucune autorisation.

Suivez la bonne procédure, et alors, nous vous laisserons tenir votre meeting", a déclaré un officier supérieur. La police ne tiendrait pas compte de l'argument selon lequel le NASCON a été autorisé à organiser un meeting. Les manifestants se sont dispersés une fois encore, promettant un autre rassemblement au début de cette semaine.

Les événements de vendredi font suite à des révélations de John Githongo, ancien conseiller pour la lutte contre la corruption, selon lesquelles des ministres étaient impliqués dans le scandale Anglo Leasing, et que le ministre de l'Energie Kiraitu Murungi avait tenté d'entraver des enquêtes sur l'affaire. Une cassette sur laquelle on entend Murungi, alors ministre de la Justice, demander à Githongo de se montrer moins strict en ce qui concerne ses enquêtes sur Anglo Leasing a été diffusée le 9 février par la British Broadcasting Corporation. La cassette a apparemment été enregistrée par Githongo.

Murungi a refusé de donner sa démission, soutenant qu'il est innocent — ceci malgré des appels pour qu'il démissionne afin d'ouvrir la voie à des enquêtes supplémentaires sur la corruption présumée. Au lieu de cela, Murungi a envoyé une liste de 36 questions à l'ambassade du Kenya en Grande-Bretagne, où un groupe de parlementaires devraient rencontrer Githongo, pour l'interroger sur les allégations de corruption.

L'ancien secrétaire permanent pour la gouvernance et l'éthique a quitté son poste l'année dernière alors qu'il était en mission en Grande-Bretagne, et travaille maintenant à l'Université d'Oxford; il aurait reçu des menaces de mort suite à ses efforts pour mettre à nu la corruption au Kenya.

Githongo soutient que le président Mwai Kibaki a été mis au courant de ses découvertes sur la saga Anglo Leasing, qui impliquait le paiement d'environ 100 millions de dollars pour des contrats destinés à fournir au Kenya, un équipement de fabrication de passeports et, à construire des laboratoires de médecine légale pour la police.

A part Murungi, d'autres autorités clés citées par Githongo sont le vice-président Moody Awori et l'ancien ministre des Finances David Mwiraria, qui a démissionné il y a quelques jours. Francis Muthaura, chef du service civil et secrétaire au cabinet, et l'ancien ministre des Transports Chris Murungaru ont été également mentionnés.

Awori, qui est passé devant la Commission kényane de lutte contre la corruption (KACC) pour répondre à des questions relatives à son implication dans l'arnaque, qui a été découverte en 2004, a également refusé de démissionner, malgré des pressions du public pour qu'il le fasse. Par ailleurs, Murungaru soutient qu'il est innocent – mais a récemment essayé d'empêcher la KACC d'enquêter sur les sources de sa richesse.

Murungaru a également été impliqué dans un scandale où il aurait supervisé une soumission pour la fourniture, au pays, de navires à des prix gonflés, et a depuis été interdit de voyage à destination du Royaume-Uni et des Etats-Unis à cause des allégations de corruption contre lui.

La diffusion de la cassette de Githongo est intervenue après qu'un rapport d'une commission d'enquête sur l'affaire Goldenberg, impliquant l'exportation fictive d'or et de diamant, a été officiellement remis à Kibaki il y a quelques jours. La commission a été créée en 2003 pour enquêter sur le scandale Goldenberg, qui a eu lieu au début des années 1990 sous l'ancien président Daniel arap Moï.

Le pays aurait perdu plus de 600 millions de dollars dans le scandale. La conduite de Moï et celle de George Saitoti, ministre de l'Education dans l'actuel gouvernement, est mise en cause dans le rapport de la commission, de même que des actes de certaines autorités. Saitoti a été ministre des Finances sous Moï.

Le rapport aurait recommandé, entre autres, des poursuites contre plusieurs personnes impliquées dans l'escroquerie. Toutefois, les espoirs que les personnes responsables de cette affaire soient finalement traduites en justice ont reçu un coup la semaine dernière lorsque le gouvernement a ordonné l'ouverture de nouvelles enquêtes sur le scandale de la corruption, qui serait le plus grand dans l'histoire du Kenya. Des activistes anti-corruption craignent qu'une nouvelle enquête ne conduise à des recommandations moins sévères contre ceux qui sont impliqués dans l'affaire Goldenberg.

Alors même que son gouvernement est couvert d'allégations de corruption, Kibaki soutient qu'il est attaché à la lutte contre la corruption. Le président était arrivé au pouvoir en 2002 avec comme cheval de bataille la lutte contre la corruption. Mais, des activistes exigent que cette affirmation soit appuyée par des mesures contre ceux qui sont cités dans la corruption présumée.

"L'engagement du gouvernement sera déterminé par la manière dont il traitera des cas de corruption, en particulier Anglo Leasing et Goldenberg", a déclaré à IPS, Maina Kiai, président de la Commission kényane des droits de l'Homme, une organisation gouvernementale d'observation de droits.

"Déjà, des responsables gouvernementaux clés aussi bien dans des régimes précédents qu'actuel, qui ont été cités dans les deux scandales, sont toujours en fonction. Pourquoi sont-ils encore là?" Mais, les ministres de l'Energie et de l'Education du gouvernement actuel ont démissionné de leurs fonctions respectives depuis lundi soir. Evans Owiti de l'organisation Bunge La Wananchi (l'expression swahili pour dire "parlement du peuple"), ajoute : "Nous voulons voir les auteurs punis pour avoir pillé des fonds publics, et nous voulons que ces fonds soient récupérés". Les autorités soutiennent certains fonds — ceux qui ont été payés à Anglo Leasing, par exemple — ont été récupérés.

Mais les activistes estiment qu'il faut plus d'information sur la provenance de l'argent récupéré, et sur la manière dont il a été dépensé par la suite.