KENYA: Allégations de corruption, sale temps pour le gouvernement

NAIROBI, 3 fév (IPS) – La semaine a été dure pour l'administration de Kibaki.

Le ministre des Finances, David Mwiraria, est l'objet de nouvelles révélations de corruption au sommet de l'Etat au moment où la Banque mondiale suspend une aide de plusieurs millions de dollars à l'Etat et où circule un rapport embarrassant sur les dépenses du gouvernement en voitures de luxe. Mwiraria a démissionné du gouvernement du président Mwai Kibaki mercredi, après que la presse locale et internationale aient écrit sur un rapport de John Githongo, précédemment secrétaire permanent pour la gouvernance et l'éthique. En dehors de Mwiraria, un allié clé du président, le rapport a impliqué trois autres ministres dans des contrats suspects mettant en cause la 'Anglo Leasing and Finance Ltd', une firme qui s'est révélée être fictive. L'escroquerie d'Anglo Leasing concernait l'attribution de contrats douteux à la compagnie pour fournir un système destiné à produire des passeports infalsifiables et construire des laboratoires de médecine légale pour la police. La machination a été découverte pour la première fois en 2004. Selon un article paru dans le 'Sunday Nation', le gouvernement a accepté de payer près de 38 millions de dollars pour le système de passeport, alors que les autorités auraient pu l'acquérir à un peu moins de 10 millions de dollars. Anglo Leasing a reçu environ 100 millions de dollars au terme de ces contrats, dont tout a été retourné après la découverte de l'escroquerie — poussant alors le ministre de la Justice, Kiraitu Murungi, à qualifier cette affaire "de scandale qui n'en était pas un". Une partie de la somme détournée devait apparemment être utilisée pour financer la campagne électorale 2007 du gouvernement de la Coalition nationale Arc-en-ciel – et sa tentative de faire voter une nouvelle constitution durant un referendum national tenu l'année dernière. Le rapport de Githongo, ancien président de Transparency International-Kenya (TI-Kenya), qui a été le chef de file des efforts anti-corruption au Kenya lorsqu'il était en fonction, donne des détails sur la manière dont des ministres ont essayé de faire échouer son enquête sur les contrats suspects afin de protéger ceux qui sont impliqués. Githongo a finalement quitté son poste, de façon anticipée, l'année dernière alors qu'il était en mission officielle en Grande-Bretagne. Il avait dit peu de choses sur les raisons qui l'y avaient poussé à l'époque.

Il est maintenant basé à l'Université d'Oxford. Le travail de Githongo pour mettre à nu la corruption au Kenya aurait fait de lui la cible de menaces de mort. Des accusations d'irrégularités financières dans l'affaire Anglo Leasing ont pendant longtemps été portées contre Mwiraria, qui a plaidé son innocence jusqu'à la dernière minute. "Les allégations faites sur moi dans les médias par John Githongo ont jeté de l'opprobre sur ma personne et mon intégrité et m'ont profondément perturbé", a déclaré Mwiraria aux journalistes dans la capitale, Nairobi. "Afin que mon nom soit lavé et pour protéger l'intégrité du président, de notre pays le Kenya, je me retire volontairement du poste de ministre des Finances et de membre du gouvernement", a-t-il ajouté, devenant le premier membre du gouvernement dans l'histoire kenyane à démissionner sur des accusations de corruption. Des pressions se font de plus en plus fortes maintenant pour que d'autres personnes mentionnées dans le rapport Githongo — le vice-président Moody Awori, Murungi (maintenant ministre de l'Energie), et l'ancien ministre des Transports — Chris Murungaru — en fassent autant. Francis Muthaura, chef du cabinet civil du Kenya et secrétaire du gouvernement, est également cité. "Nous avons appris que les gouvernements ne bougent pas tant que les pressions ne sont pas consistantes et intenses. Nous devons continuer par faire pression pour pouvoir changer la culture que nous avons : une culture d'impunité ; une culture de tolérance de la corruption", a déclaré à IPS, Maina Kiai, président de la Commission kenyane des droits de l'Homme, un organe gouvernemental de défense des droits. "Même après la démission (des personnes accusées), nous voulons être assurés que les enquêtes seront menées avec intégrité, crédibilité et équité". Awori aurait déclaré, jeudi, qu'il ne démissionnerait pas, puisqu'il n'avait commis aucun crime. Une autre première pour le Kenya, le vice-président a déjà été interrogé à propos de son rôle présumé dans l'arnaque d'Anglo Leasing par la Commission kenyane de lutte contre la corruption (KACC) : jamais auparavant, un vice-président en fonction n'a fait l'objet d'enquêtes pour corruption. Une copie du rapport Githongo a été envoyée à la KACC, et à Kibaki — qui est arrivé au pouvoir à la fin de 2002 avec un programme de lutte contre la corruption. Pour sa part, Murungaru a échoué dans sa tentative de faire bloquer, par les tribunaux, une enquête de la KACC à propos de ses biens acquis grâce à la corruption. Des allégations de corruption à l'encontre de l'ancien ministre l'avaient déjà conduit à se voir refuser l'entrée aux Etats-Unis et au Royaume Uni, après quoi il a été éjecté du gouvernement. Murungaru est par ailleurs accusé d'avoir supervisé une soumission pour la fourniture de navires au Kenya à un coût exagéré. Le gouvernement soutient qu'il a fait des progrès dans la lutte contre la corruption. "Au nombre de ces mesures figure la promulgation de la loi sur les achats publics et les ventes par le président, en octobre 2005. Conformément à cette loi, tous les contrats gouvernementaux devront être étudiés à fond avant tout achat", a déclaré à IPS, un haut responsable du ministère de la Justice en décembre de l'année dernière, ajoutant : "Avec cette loi, l'escroquerie d'Anglo-Leasing ne se reproduira pas". De même, une équipe interministérielle a été mise en place par Kibaki, en 2004, apparemment pour améliorer le contrôle des finances publiques. Toutefois, le 27 janvier, il a été rapporté que le gouvernement avait budgétisé environ 52 millions de dollars à payer à une autre compagnie inexistante encore pour une soumission visant à fournir un système informatique pour la sécurité nationale. Le déblocage de ces fonds a été gelé, en attendant une enquête sur le contrat. Les fonds étaient destinés à Midland Securities and Finance. Alors que la compagnie a apparemment une adresse à Genève, le quotidien la 'Nation' a dit qu'il n'avait pu trouver aucune société enregistrée à ce nom en Suisse. Midland Securities serait associée à Globetel; la Nation affirme par ailleurs que des enquêteurs suspectent un lien entre cette compagnie et la famille Kamani, également mentionnée en relation avec la saga Anglo Leasing. Des rapports indiquent qu'Anglo Leasing and Finance Ltd a été représenté en Grande-Bretagne par Saagar Associates, une firme appartenant à un membre de la famille Kamani — qui aurait des liens étroits avec les autorités sous l'ancien chef de l'Etat Daniel Arap Moï. Suite aux vives préoccupations au sujet de la corruption au Kenya, la Banque mondiale a retardé cette semaine la libération d'un prêt d'une valeur d'environ 267 millions de dollars à ce pays d'Afrique de l'est. Toutefois, la banque a donné feu vert la semaine dernière pour un paiement de 120 millions de dollars au Kenya, provoquant une cinglante réponse de Sir Edward Clay, ancien haut commissaire de la Grande-Bretagne au Kenya. En 2004, Clay a fait un discours célèbre dans lequel il a accusé les autorités kenyanes de gourmandise qui les amenait à "vomir au-dessus de nos chaussures".

Le fait que 25 millions de dollars de ce montant aient été affectés pour aider le Kenya à combattre la corruption n'a pas apaisé l'ambassadeur, qui a écrit une lettre au président de la Banque mondiale Paul Wolfowitz dans laquelle il a souligné que le prêt "ressemblerait à une moquerie faite aux braves hommes et femmes qui prennent des risques pour faire en sorte que le fléau de la corruption soit banni de leur pays". Au milieu du tollé suscité par le dossier Githongo, le gouvernement Kibaki a reçu un autre coup sous la forme d'un rapport publié lundi par TI-Kenya et la Commission nationale kenyane des droits de l'Homme. (TI-Kenya est la section locale de Transparency International, une organisation non gouvernementale basée à Berlin, qui lutte contre la corruption). Intitulé 'Vie au sommet : Estimer le coût de l'extravagance officielle au Kenya', le rapport souligne que les autorités ont dépensé un minimum d'environ 12 millions de dollars dans des voitures de luxe entre janvier 2003 et septembre 2004, "largement pour l'usage personnel de hauts responsables gouvernementaux tels que des ministres, des vice-ministres et des secrétaires permanents". Il donne également plusieurs exemples sur comment cet argent aurait pu être dépensé pour un meilleur résultat. Douze millions de dollars auraient pu servir à acheter des médicaments anti rétroviraux (ARV) à 147.000 personnes pendant une année, indique le rapport — notant que sur les 270.000 personnes qui ont besoin d'ARV à l'heure actuelle, seules 11.000 en reçoivent.