KINSHASA, 24 nov (IPS) – A cinq mois des élections générales, l'obsession sécuritaire reste un point d'interrogation pour des milliers de Congolais et les observateurs. L'armée n'est pas encore totalement restructurée ni intégrée, et des militaires fuient les camps de brassage pour s'évanouir dans la nature.
En outre, les camps de brassage ne reçoivent pas toujours, des anciennes rébellions, le nombre attendu des militaires à brasser pour la réunification de l'armée en République démocratique du Congo (RDC). Plus grave, où qu'ils se trouvent, les soldats congolais se plaignent de la modicité de leur solde. Ce qui les pousse à céder trop facilement à la tentation de braquage des domiciles privés, estiment des analystes. Un soldat en RDC gagne 11 dollars par mois pour le moins gradé, et environ 50 dollars pour le plus gradé, selon des sources militaires.
A Kinshasa, la capitale congolaise, des scènes de braquage des maisons, avec souvent mort d'hommes, sont presque devenues quotidiennes. La dernière victime en date est Franck Kangundu, journaliste et directeur du desk politique du quotidien 'La Référence Plus' paraissant à Kinshasa. Il a été abattu à son domicile, dans la nuit du 2 au 3 novembre, en même temps que sa femme, alors qu'il rentrait de son travail. Pour Ipakala Abeiye, le patron du journal, cet acte augure des conditions difficiles dans lesquelles vont se dérouler les élections. "Que les hommes des médias soient parmi les premières victimes de cette vague d'insécurité est un signe qui ne trompe pas. On ne sait pas ce que feront les militaires des ex-rébellions au cas où leurs leaders ne seraient pas élus", a-t-il déclaré pendant qu'il enterrait son collaborateur immédiat.
L'Union nationale de la presse du Congo a appelé le gouvernement "à sécuriser non seulement les journalistes mais tous les Congolais en général, à la veille de la cruciale période des élections".
La situation n'est pas meilleure en provinces où les militaires vivent littéralement sur le dos des populations qui sont quotidiennement victimes d'extorsions et d'exactions diverses. Le colonel Joseph Kasongo, chargé de la communication à l'état-major des Forces armées de la RDC (FARDC), explique le phénomène à IPS par des retards dans le paiement de la solde des militaires. "Les militaires congolais reçoivent leur solde, mais souvent avec un retard dû aux difficultés de communication". La question de la paie des militaires congolais est devenue un véritable casse-tête et la communauté internationale, qui supporte les 58 pour cent du budget de la RDC, a pris en charge une grande partie des dépenses de la nouvelle armée à créer, y compris la paie des soldats. Malheureusement, la paie n'arrive pas toujours aux destinataires. Un lieutenant de l'armée, qui a requis l'anonymat, a indiqué à IPS qu'il gagnait environ 27 dollars.
"Comment voulez-vous que je puisse vivre et faire vivre ma famille?", s'insurge-t-il. Le montant global du budget de la RDC est de un milliard de dollars environ, selon des services du ministère des Finances. Dans son discours à l'occasion de la fête nationale française, le 14 juillet à Kinshasa, l'ambassadeur de France, George Serre, avait dénoncé la mauvaise utilisation du budget alloué à la paie des militaires en RDC.
"Environ huit millions de dollars, destinés à la paie des militaires, disparaissent chaque mois", avait-il déclaré. "Un militaire non ou sous payé représente un danger pour la population". Aujourd'hui, la Mission d'observation des Nations au Congo (MONUC) est en pourparler avec le gouvernement pour trouver un système où tous les militaires congolais seraient payés à temps et en totalité. Les observateurs onusiens ont même réussi à établir qu'il y avait moins d'effectifs militaires que ne l'avaient fait croire les différents états-majors. Des 340.000 hommes annoncés depuis les accords de paix de Sun City, en 2002, en Afrique du Sud, le contingent sud-africain de la MONUC a arrêté à 150.000 les effectifs réels des FARDC. Cet écart s'explique, selon la MONUC, par le fait que les anciennes différentes rébellions avaient tout intérêt à gonfler les effectifs tout d'abord pour mieux peser dans les négociations politiques, mais aussi pour se faire de l'argent en comptant sur des éléments fictifs. L'explication est confirmée par Kasongo, de l'état-major des FARDC. Pendant ce temps, les échéances fatidiques de mars et avril 2006 approchent pour les premières élections en RDC. Selon la Commission électorale indépendante (CEI), le cap de 21 millions d'électeurs enregistrés — sur les 28 millions attendus — a été atteint à la mi-novembre. Cette performance a été applaudie par la délégation des ambassadeurs du Conseil de sécurité de l'ONU, venue s'enquérir, la semaine dernière, du déroulement du processus électoral et encourager les Congolais à le maîtriser afin de ne pas dépasser les délais fixés à ce sujet, soit juin 2006 pour l'élection présidentielle. La visite des ambassadeurs du Conseil de sécurité de l'ONU a été perçue par des analystes comme une mission de mise en garde contre certaines démarches qui seraient déjà ciblées à New York et qui viseraient à entraver le déroulement des élections. En d'autres termes, des menaces contre le processus électoral existeraient bel et bien, justifiant la nécessité d'une telle mission, affirment les mêmes analystes. A chacune des étapes de la mission, Jean-Marc de la Sablière, l'ambassadeur de France à l'ONU et chef de la délégation, ne s'est pas tellement embarrassé de formules diplomatiques pour fustiger toutes les velléités de torpillage du processus de paix en cours dans la région des Grands Lacs, et spécialement en RDC. "Les Congolais ont souffert de 15 années d'instabilité et arrivent maintenant à la fin de cette période qui était chaotique et qui doit s'achever par les élections pour donner aux Congolais la stabilité dont ils ont besoin pour leur développement", a-t-il répété partout où la mission était passée, en RDC comme dans tous les autres pays de la région. Selon M. de la Sablière, la sortie d'une longue guerre civile, qui a fait 3,5 millions de morts, permettra aux Congolais de s'unir autour d'un projet de croissance socio-économique et de mise en valeur des richesses considérables de leur pays.
Au cours de la visite de la mission à Kampala (Ouganda), Kigali (Rwanda) et Bujumbura (Burundi), le chef de la délégation a notamment déclaré, s'adressant aux dirigeants de ces pays : "Le Conseil de sécurité vous met en garde contre des incursions de vos militaires à l'intérieur des frontières de la République démocratique du Congo".
Selon des analystes, la visite des ambassadeurs du Conseil de sécurité aux chefs d'Etat de ces trois pays impliqués au premier chef dans la crise en RDC, montre à quel point les Nations Unies voudraient en finir, une fois pour toutes, avec la question congolaise et restaurer un climat de paix dans la région des Grands Lacs.

