TUNIS, 18 nov (IPS) – "Si ces rues sont bloquées, la voie des libertés est désormais ouverte devant nous", a déclaré l'avocat tunisien Ayachi Hammami, faisant allusion aux nombreuses forces anti-émeutes qui barraient les ruelles adjacentes, vendredi matin à Tunis.
Perché au balcon du premier étage d'un immeuble, Ayachi Hammami tentait d'apaiser la foule rassemblée en dessous. Locataire des lieux, il a "prêté" son cabinet, 32 jours durant, à ses co-grévistes de la faim, parmi lesquels Hamma Hammami, porte-parole du Parti des ouvriers communistes de Tunisie (POCT – non autorisé), Lotfi Hajji, président du syndicat des journalistes, Néjib Chabbi et Abderraouf Ayadi qui sont des dirigeants de partis d'opposition.
Un quart d'heure plus tôt, les grévistes avaient donné une conférence de presse pour annoncer l'interruption de leur jeûne, en présence d'un grand nombre de journalistes, personnalités tunisiennes et de députés européens. Comme InfoSud l'a annoncé, cette décision fait suite à une démarche, la veille, de personnalités internationales conduites par l'avocate iranienne et Prix Nobel de la Paix 2003, Shirin Ebadi. Ces personnalités sont venues prendre part au Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) qui s'est déroulé dans la capitale tunisienne, du 16 au 18 novembre. Du coup des étudiants, militants des droits de l'Homme et membres de partis d'opposition, sont descendus devant l'immeuble, déployant une grande banderole et scandant des slogans hostiles au gouvernement. Au moment où ils criaient "Libertés, libertés, ni corruption ni dictature" ou "la démocratie est un devoir", "l'amnistie générale est un devoir", les brigades anti-émeutes, en tenue de combat, prenaient position tout autour pour barrer la route à une éventuelle marche vers l'avenue Habib Bourguiba, l'artère principale de la capitale, toute proche. Mais manifestement, les grévistes de la faim, qui venaient de clore le premier chapitre d'un processus qu'ils ont qualifié de "long et sinueux", voulaient éviter l'affrontement entre leurs sympathisants et les policiers. Au cours de leur conférence de presse, ils ont annoncé l'enclenchement d'une "dynamique unitaire de toutes les forces de l'opposition sans exclusive (entendre qu'ils n'excluent pas le parti islamiste An-Nahdha dont le leader Rached Ghanouchi est exilé à Londres) et les composantes de la société civile".
"La grève a atteint le but escompté : nous avons réduit les distances entre syndicats et partis ainsi qu'entre les groupes politiques, et assuré une réelle visibilité au mouvement démocratique tunisien à travers le nombre de médias qui ont défilé ici pendant des semaines", a expliqué Hamma Hammami. Et l'avocat Chabbi d'enchaîner : "Nos trois revendications principales (amnistie générale, libéralisation des médias, légalisation des partis et associations non reconnus) sont désormais celles de toute la société tunisienne car elles émanent d'un besoin réel et irrésistible".
Emue, la juriste Sanaa ben Achour, présidente du "Comité national de soutien", a annoncé pour sa part la création d'une "Commission nationale de suivi" dont les grévistes formeront le noyau initial et à laquelle viendront se joindre toutes les autres parties en vue de préparer la "Conférence nationale pour la démocratie". Ce qui constitue un signe fort du dépassement des déchirements qui ont longtemps affaibli l'opposition tunisienne, selon des analystes.
Quant à la députée européenne Hélène Flautre, elle a déclaré que plusieurs groupes du Parlement européen réclameront, lors de la réunion parlementaire euro-méditerranéenne, ce week-end au Maroc, la mise en œuvre de l'article deux de l'accord de partenariat entre la Tunisie et l'Union européenne.
Cette disposition prévoit des sanctions contre la partie qui ne respecte pas les libertés et les droits de l'Homme chez elle. *(Rachid Khechana est journaliste de InfoSud, une agence de presse basée à Berne, en Suisse).

