NIANGOLOKO, sud du Burkina Faso, 17 nov (IPS) – Chaque jour, hommes, femmes, enfants et vieillards traversent la frontière ivoiro-burkinabé pour rejoindre la Côte d'Ivoire où ils avaient passé une bonne partie de leur vie avant d'être rapatriés, au Burkina Faso, leur pays d'origine, depuis environ trois ans.
A bord de gros camions à remorques, des Burkinabé retournent en masse dans ce pays d'Afrique de l'ouest coupé en deux et plongé encore dans l'instabilité par trois ans de guerre civile. Et le statu quo demeure jusqu'ici, malgré plusieurs efforts de médiation internationale entre les belligérants. Une rébellion a éclaté en Côte d'Ivoire après l'échec d'une tentative de coup d'Etat, les soldats insurgés ayant déclaré qu'ils se rebellaient pour s'opposer à une menace d'exclusion présumée des populations du nord, musulmanes en majorité.
Entassés dans des camions, leurs biens serrés dans des balluchons, les migrants burkinabé – environ une centaine par jour – retournent pour reprendre le travail dans les immenses plantations ivoiriennes de café, cacao, d'hévéa, d'ananas et de palmiers. Dans ces plantations, ils ont toujours constitué la principale main-d'œuvre agricole et habitaient dans des campements non loin des champs. Pour ceux d'entre eux qui vont à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, ils dorment dans des habitats précaires faits de cabanes construites en bois et de planches. Amidou Zougrana, 50 ans environ, habillé d'un manteau usé et poussiéreux, qui s'apprêtait à franchir le premier poste de contrôle des rebelles du village ivoirien frontalier de Laleraba, dans le nord, s'explique avec une voix en colère : "Je suis allé très jeune avec mon père en Côte d'Ivoire, qui est propriétaire de plantations de cacao et de café dans la brousse de Gagnoa" (ouest du pays). "Après avoir été tous deux manœuvres pendant de nombreuses années, nous sommes devenus planteurs et avons des champs de café et de cacao. Même si nous avons tout perdu, je préfère retourner là bas et reprendre la vie à zéro que de rester au pays (Burkina Faso) et recommencer une autre vie", a-t-il déclaré à IPS.
A Niangoloko, la dernière ville dans le sud du Burkina Faso, à la frontière, Issoufou Ouédraogo, commerçant ambulant portant un sac en bandoulière, un sachet en plastique à la main gauche et deux paires de chaussures de couleurs différentes à la main droite, égrène à IPS un chapelet de difficultés depuis son retour au pays.
"Ici (au Burkina Faso), le prix de vente est très faible. Je vends 20 paires de chaussures par mois à raison de 8.000 francs CFA (environ 15 dollars) la paire et je suis payé parfois en deux mensualités pour la seule paire de chaussure. Ce qui donne un rendement très faible pour un petit commerçant. Ma seule clientèle importante est constituée de fonctionnaires de l'Etat", explique-t-il. "Tandis qu'en Côte d'Ivoire où le pouvoir d'achat est raisonnable", dit-il, "je vends 60 paires de chaussures en une semaine dans les villes ivoiriennes de Korhogo (nord) et Man (ouest). Là-bas, j'ai des clients de toutes catégories sociales qui m'achètent la même paire de chaussures à 26.000 FCFA (environ 49 dollars) et cash". Selon Issoufou Ouédraogo, le prix de vente et la rapidité du paiement lui permettaient de s'approvisionner quatre fois dans le mois chez ses fournisseurs. "Ici au pays, parfois, on peut faire deux jours successifs sans vendre, alors qu'on a des obligations familiales à assurer. C'est dur de rester au pays…" Pour sa part, Zacharie Ouédraogo, un rapatrié de 40 ans environ, accompagné d'une fillette de cinq ans, est suivi dans le rang par sa femme qui porte un autre enfant au dos. Ils s'apprêtent à traverser le couloir de contrôle de la police frontalière burkinabé du village Yendéré, dans le sud. Approché par IPS, il dit être originaire de la ville de Ouahigouya, dans le nord du Burkina, et qu'il était installé en Côte d'Ivoire dans les années 1990, à Monokozoï (dans le centre-ouest du pays). Il affirme que c'est une localité dont le marché a été bombardé par les avions "sukkoï" de l'armée gouvernementale, au début des hostilités, tuant des femmes et des enfants.
La communauté burkinabé de cette ville avait été la plus touchée par ce bombardement. Zacharie Ouédraogo et sa famille faisaient partie des rescapés qui ont été évacués par la Croix-Rouge suite à cette bavure militaire, a-t-il dit. Il explique à IPS : "A mon retour au pays, j'étais de ceux des rapatriés installés par les autorités du Burkina Faso pour faire de l'agriculture auprès de nos frères du village. Mais le lopin de terre, qui nous était revenu après un partage, n'était pas du goût de nos compatriotes du village". "Alors, il s'en est suivi de querelles interminables entre nous les rapatriés et nos frères qui se disent propriétaires terriens. Malgré l'intervention des autorités administratives locales, le bon voisinage n'a jamais été au beau fixe", déplore-t-il. "Alors, dans un tel climat délétère, j'ai trouvé nécessaire de rejoindre la ville ivoirienne Monokozoï où nous avions, ma femme et moi, des parcelles de terre grâce aux autochtones Gouro (une ethnie ivoirienne) qui nous permettaient de faire des vivriers et des maraîchers sur une terre fertile par rapport à chez moi, à Ouahigouya où la terre est très pauvre".
En zone de guerre, notamment dans le nord de la Côte d'Ivoire, les migrants traversent sans problème les barrières des rebelles, a constaté IPS sur place. Qu'ils aient une carte d'identité ou non, ils passent en payant quelques cents US aux gardes-frontières rebelles pour préparer du thé, une règle à laquelle tout le monde est soumis, y compris les Ivoiriens.
Du côté de la Côte d'Ivoire officielle, les migrants Burkinabé traversent également sans difficulté les frontières de la partie gouvernementale.
Selon des analystes, les propriétaires ivoiriens ont encore besoin de leur main-d'œuvre pour l'entretien de leurs plantations qui ont pris un grand retard dans la production pendant ces trois dernières années de crise. En outre, les Ivoiriens préfèrent toujours laisser aux migrants burkinabé les petits boulots salissants qu'ils ne peuvent pas faire, eux-mêmes, notamment à Abidjan. Mais, si des migrants burkinabé considèrent toujours la Côte d'Ivoire comme un eldorado, certains, en revanche, ont trouvé bon-vivre sur leur terre natale et renoncent à retourner vers leur ancienne terre d'adoption. C'est le cas de Tidiane Tiendrebeogo, président de l'Association des rapatriés de Lafiabougou, un quartier de Bobo-dioulasso, la deuxième ville du Burkina Faso, dans le sud-ouest. "Ici, nous nous sommes reconvertis dans l'agriculture et le commerce, et par la grâce de Dieu, chacun y gagne son quotidien. Moi particulièrement, je n'ai plus envie de retourner en Côte d'Ivoire parce que j'ai échappé à la mort et j'ai vu de mes yeux des compatriotes mourir pour rien", affirme-t-il à IPS.
Et à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso, des étudiants de l'université, fils de rapatriés restés au pays, se sont constitués en associations d'entraide. Ces regroupements portent souvent des noms des régions ivoiriennes d'où ils sont venus, sans doute pour garder un souvenir de leur ancien pays d'accueil.

