KIGALI, 10 nov (IPS) – Plus de dix ans se sont écoulés depuis que le Rwanda a été ébranlé jusqu'à son cœur par le génocide qui a fait plus de 800.000 morts. Mais, comme l'a découvert IPS au cours d'une récente visite dans le pays, le spectre des tueries jette toujours une ombre sur le Rwanda -même si la nation fait des progrès sur d'autres fronts.
Des Tutsis minoritaires et des Hutus modérés ont été massacrés en 1994 durant une campagne initiée par des extrémistes hutus. Les tueries ont été perpétrées par des forces armées nationales et des militants appelés "interahamwe", une expression en Kinyarwanda signifiant "ceux qui combattent ensemble", souvent avec l'usage de machettes.
Des rebelles du Front patriotique rwandais (FPR) dominé par des Tutsis se sont emparés du pouvoir au Rwanda en juillet 1994, trois mois après le début du génocide. Ceci a déclenché un exode massif — vers des pays voisins — de citoyens qui craignaient un châtiment aux mains du FPR, ainsi que des tueurs résolus à échapper à l'arrestation pour leurs crimes.
Depuis 1994, près d'un million de Rwandais ont été rapatriés.
"Soixante-quinze pour cent d'entre eux sont revenus de Tanzanie, du Burundi et d'Ouganda voisins", affirme Vincent Karega, secrétaire permanent au ministère du Travail. "Ceux qui reviennent de l'Europe et de l'Amérique du nord le font à un rythme plus lent en raison des services limités, comme l'absence de bonnes écoles et de soins de santé adéquats".
Les bas salaires ont également dissuadé certains de rentrer.
Le génocide a fait de nombreuses victimes parmi la main-d'œuvre qualifiée au Rwanda.
"Nous n'avons pas assez de capacité à l'heure actuelle. Nous avons besoin de plus d'écoles", a déclaré à IPS, Uzziel Ndagijimana, directeur de l'Ecole de finance et de banques dans la capitale, Kigali. "Je pense qu'il nous faudra dix à 15 ans pour être autosuffisant en main-d'œuvre qualifiée dans le domaine de l'assurance, des banques et de comptabilité".
Ces mots sont repris en écho par Karega : "Nous avons besoin de connaissances de base dans le domaine de l'habillement, de la fabrication du charbon et du lavage de tapis pour ceux qui cherchent l'auto-emploi.
Nous avons également besoin de comptables".
"L'esprit entreprenarial n'existe pas. Si vous êtes pressé au Rwanda, vous ne pouvez pas manger. Si vous commandez du café, ils vous apporteront plutôt un jus", souligne-t-il, en souriant.
Pour accélérer le rapatriement, le gouvernement offre des billets d'avion et des opportunités d'emploi à ceux qui souhaitent rentrer de l'étranger, affirme Karega. La 'Africa Capacity Building Foundation' (Fondation pour l'édification des capacités en Afrique), basée à Harare, est également en train d'aider le Rwanda — et d'autres pays africains — à boucher les trous sur les marchés du travail. (La fondation a été créée en 1991 par divers groupes financiers et d'aide, dont la Banque mondiale — ainsi que des donateurs et certains gouvernements africains).
Plus problématique encore, c'est le retour des militants hutus qui ont fui vers la République démocratique du Congo (RDC) en 1994 et qui ont continué de menacer la sécurité du Rwanda. Sur plusieurs groupes rebelles opérant de la RDC, seul le principal mouvement rebelle hutu, le Front démocratique pour la libération du Rwanda, a fait part de son désir de mettre fin à sa lutte armée.
Les investisseurs étrangers mettent également du temps pour faire sentir leur présence au Rwanda.
"Quatre-vingt-dix pour cent de nos investisseurs sont des Rwandais", déclare Karega. Sur le front de l'éducation, les nouvelles sont meilleures. Le taux d'inscription au cours primaire a triplé, et l'enrôlement au cours secondaire a doublé depuis 1994, selon Karega.
Mais, même si le Rwanda peut être en train d'éduquer ses citoyens, on craint qu'il ne soit en train d'adopter une approche moins bienveillante dans d'autres domaines. L'opposition a été asphyxiée et la liberté de presse bafouée, poussant un certain nombre de journalistes indépendants à abandonner leur profession, ou à fuir le pays.
Certains ont affirmé que la croissance de la population était au centre des tensions au Rwanda, avec la compétition pour la terre alimentant les luttes pour le pouvoir dans le pays. Il compte actuellement un peu plus de huit millions d'habitants.
"Avec 350 habitants au kilomètre carré, la (densité de sa population) est la plus forte en Afrique subsaharienne", souligne Kagera. "Le Japon est pire que le Rwanda — il en est de même pour l'Europe. Mais le Japon et l'Europe savent comment mettre à profit leur terre. La petite terre du Rwanda pourrait également être orientée dans une bonne production".
L'irrigation est alors capitale, ajoute-t-il.
"Le Rwanda a deux saisons agricoles; avec l'irrigation, nous pourrions avoir trois saisons. Nous avons (l'un) des meilleurs climats au monde. Il ne fait jamais chaud. Nous n'allons jamais au-delà de 30 degrés centigrades. Nous sommes un pays climatisé".
Peter Malinga de l'Agence pour le développement des ressources humaines et des institutions, basée à Kigali, ajoute : "Il n'y a pas d'explosion démographique au Rwanda…Oui, il y a beaucoup de gens. Mais la terre est suffisante pour ceux qui y vivent".
Sans aucun doute, l'un des plus grands défis auxquels est confronté le pays est l'achèvement des procédures légales contre ceux qui sont accusés d'avoir aidé à perpétrer le génocide.
Des groupes de défense des droits de l'Homme estiment que le gouvernement du président Paul Kagame détient plus de 100.000 suspects dans des prisons surpeuplées, où ils attendent d'être jugés pour leur rôle dans les massacres.
Selon les autorités, le système des "gacaca", qui consiste à juger les gens devant des tribunaux de villages, réduira le surpeuplement et favorisera la réconciliation. (Le terme "gacaca" a été traduit par "justice à la base").
Toutefois, l'organisation de défense des droits, Amnesty International, estime que les tribunaux "gacaca" vont trop lentement, et que les plans du gouvernement à cet égard sont trop ambitieux.

