POLITIQUE-COTE D'IVOIRE: Le général Doué a-t-il les moyens de chasserGbagbo du pouvoir?

ABIDJAN, 21 août (IPS) – Le général Mathias Doué, ancien chef d'état-major de l'armée ivoirienne (entre octobre 2000 et novembre 2004), a déclaré qu'il était prêt à chasser le président Laurent Gbagbo du pouvoir.

"J'ai choisi de rompre le silence parce que j'estime que la situation a trop duré et que le départ de Gbagbo est la condition unique du retour de la paix en Côte d'Ivoire", a indiqué le général Doué, limogé par le chef de l'Etat depuis l'échec, en novembre 2004, de l'opération 'Dignité' de reconquête du nord du pays contrôlé par les rebelles après l'insurrection armée du 19 septembre 2002.

"Et si la communauté internationale ne veut pas s'engager à le faire partir en douceur, moi, je vais le faire par tous les moyens", a ajouté Doué qui vivait en exil et en clandestinité depuis huit mois, dans une interview exclusive à Radio France internationale, samedi. Le général Doué avait également été membre de la junte militaire qui avait pris le pouvoir en Côte d'Ivoire, entre décembre 1999 et octobre 2000, avec feu le général Robert Guéi, en renversant l'ancien président Henri Konan Bédié. Bertin Kadet, le conseiller du président Gbagbo à la défense, a minimisé, samedi, la déclaration de Doué, la qualifiant de "non-événement" et "d'appel à la guerre civile". La menace publique de l'ancien chef d'état-major des Forces armées nationales de Côte d'Ivoire (FANCI) fait suite à un courrier reçu via Internet par plusieurs médias ivoiriens qui l'ont publié, la veille, vendredi, et dans lequel le général Doué annonçait son retour imminent au pays pour, dit-il, "reprendre les choses en main, en prenant ma place dans le combat, en vue de faire cesser les exactions et les assassinats commis sur les populations".

Revendiquant la paternité d'un document circulant actuellement sur Internet, Doué déclare qu'il entend mettre la communauté internationale devant ses responsabilités. "Si la communauté internationale obtient son départ (Gbagbo) en douceur, dans les tous prochains jours, nous ferons l'économie d'une guerre civile", a averti Doué. "Soyez persuadés que la personnalité du président Gbagbo et tout le système qui l'entoure ne sont pas des facteurs de paix et de réconciliation". "Dans tous les cas, la question des escadrons de la mort, dont j'ai été moi-même victime, doit être traitée impérativement pour une meilleure sérénité de toutes les communautés vivant en Côte d'Ivoire", a-t-il ajouté.

A cet égard, le colonel Jules Yao Yao, ancien porte-parole des FANCI, également en rupture avec le régime, a fait publier récemment la liste des membres présumés des escadrons de la mort et de leurs chefs qui, a-t-il dit, sont des proches du président ivoirien et de son épouse, Simone Gbagbo. Selon Yao Yao, les chefs des escadrons de la mort sont Patrice Bahi de la garde rapprochée du président, le capitaine Séka Séka de la garde rapprochée de Simone Gbagbo, le commandant Kassaraté, du Palais présidentiel, le commandant Paulin Gnatoa Katé, le caporal Zamblé dit Scorpion, et le conseiller Kadet. "Je ne me sens pas concerné par un tel document et son contenu. Je ne suis responsable d'aucun mouvement qui s'appellerait Scorpion", a aussitôt réagi Kadet.

Les escadrons de la mort sont accusés de l'assassinat, entre 2002 et 2003, de nombreux hommes politiques et d'intellectuels soupçonnés d'être proches de l'opposition, en particulier, du Rassemblement des républicains, le parti de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara, exclu des élections de 2000 pour "nationalité douteuse", une des causes de la rébellion de 2002.

Ces accusations relatives aux escadrons de la mort, rejetées depuis deux ans par le régime de Gbagbo, sont perçues par les analystes à Abidjan, la capitale économique ivoirienne, comme un os dans la gorge du pouvoir ivoirien, d'autant plus que les familles des victimes se sont constituées en un collectif pour exiger que justice soir rendue. La société civile exige également que la lumière soit faite sur tous ces crimes restés impunis, tout en refusant de se prononcer sur le fond des déclarations des officiers Yao Yao et Doué.

Pour une partie de l'armée qui s'exprime plus ou moins ouvertement, les deux officiers sont considérés comme des "traîtres". Selon un officier qui a requis l'anonymat, "Ils (Doué et Yao Yao) viennent d'être pris au piège du camouflage militaire. Depuis que nous avons décidé de mettre à l'épreuve certains militaires, les masques ont commencé par tomber. Ce sont des serpents de poche". Mais, affirme-t-il à IPS, "leurs déclarations n'ébranlent guère l'armée.

Bien au contraire, nous attendons celui qui sera le premier à dégainer. Le sang va couler et nous ne ferons aucune pitié".

Doué a été assimilé au président centrafricain, le général François Bozizé – qui a renversé en 2003 le président Ange-Félix Patassé – par le quotidien ivoirien pro-gouvernemental, 'Fraternité-Matin' dans sa parution du samedi (20 août).

Aucune mesure spéciale de sécurité n'a encore été prise par le gouvernement. Les rumeurs d'instauration de couvre-feu se sont avérées non fondées. Dans les différents quartiers d'Abidjan et à l'intérieur du pays, le calme règne, selon des sources de IPS, même si le principal sujet de discussion reste "la déclaration de Doué". "Il faut s'interroger sur la certitude de cette lettre et de cette déclaration. Doué dit qu'il vient prendre les choses en main. Est-ce pour intégrer l'armée? Ou bien dégager les responsables politiques actuels pour prendre la place. Personne ne sait son intention. Attendons de voir clair", s'est montré sceptique, Bakoroba Koné, président de la section ivoirienne de l'organisation non gouvernementale (ONG) Avocats sans frontières.

Djé Bi Mointi, président de la Jeunesse républicaine de l'Union pour la démocratie et la paix en Côte d'Ivoire, se dit offusqué par la déclaration de Doué. "Au moment où la médiation est en train de nous sortir de la guerre, il est inopportun de faire ce genre de déclarations. Aujourd'hui, la voie idoine de sortie de crise, ce sont les élections", a-t-il affirmé à IPS. Il rejette également la position de Doué sur l'impossibilité de tenir l'élection présidentielle le 30 octobre prochain, qui doit être suivie des législatives et des municipales.

La présidence ivoirienne, occupée par la visite, en cours en Côte d'Ivoire depuis jeudi, du président Bissau-Guinéen nouvellement élu, Bernardo Nino Vieyra, n'a pas encore réagi officiellement à l'ultimatum du général Doué.

Cependant, le chef d'état-major des forces armées ivoiriennes, le général Philippe Mangou, a réaffirmé leur "fidélité aux valeurs républicaines. En tout état de cause, elles continueront à assurer leur mission de sauvegarde de la République contre toute forme de menace et d'agression".

Du côté des Forces nouvelles (ancienne rébellion), leur chef Guillaume Soro, en visite en Afrique du Sud, s'est dit "heureux que le général Mathias Doué ait pris ses responsabilités. Il y va de l'intérêt de notre pays"… "Pour qu'il y ait des élections démocratiques, transparentes et ouvertes à tous, il faut que le principal obstacle, d'abord à la paix et ensuite à la réconciliation, qu'est Laurent Gbagbo, soit écarté. Nous sommes sur la même longueur d'onde avec lui", a-t-il ajouté.

Expert en stratégie militaire, Dr Z.S.M. a expliqué à IPS au téléphone : "Quand on est chef d'Etat et qu'on ne maîtrise pas les rouages de l'armée, il faut s'abstenir de prendre certaines décisions, au risque de créer des frustrations". "Le régime se trouve aujourd'hui face à des revanchards qui tâtent le terrain par des messages qui participent, dans un premier temps, d'une campagne de séduction des hommes de troupe. S'il s'avère qu'il parvient à réunir autour de sa cause plusieurs soldats, alors ils passeront sans hésiter à la phase offensive", ajoute-t-il.

La Ligue ivoirienne des droits de l'Homme, une ONG basée à Abidjan, s'inquiète de "la tournure que prennent les choses, et invite les acteurs politiques à plus de retenue, en évitant des déclarations qui sèment la psychose au sein des populations".

Coupée en deux depuis la rébellion armée du 19 septembre 2002, la Côte d'Ivoire doit organiser une élection présidentielle le 30 octobre. Mais, le doute plane encore sur la tenue effective du scrutin. Le désarmement des milices qui devait prendre fin le 20 août, comme prévu par le chronogramme de Yamoussoukro (signé le 8 juillet), pourrait débuter finalement le 24 août, selon des informations de sources militaires.

Le représentant spécial du secrétaire général des Nations Unies en Côte d'Ivoire, Pierre Schori, a déclaré récemment à la presse qu'il n'était plus question de s'agiter, mais de faire économie des blocages pour aller à la paix. "Il n'y a pas de raison de bloquer le processus. Chaque partie doit favoriser l'avancée. Il faut des actions au lieu de bouder. On peut faire des concessions, on peut avancer".

Le représentant de l'ONU pour les élections en Côte d'Ivoire, Antonio Monteiro, nommé le 15 juillet, a déjà pris fonction. Lui et Schori se sont rendus, cette semaine, en Afrique du Sud, pour rencontrer le médiateur de la crise ivoirienne, le président Thabo Mbeki.