KINSHASA, 10 août (IPS) – Les nouveaux mandataires de l'Etat congolais à la tête des entreprises publiques sont entrés en fonction, lundi à Kinshasa, tandis que les sortants, jugés trop proches de l'ancienne composante gouvernementale, ont plié bagages.
Le partage des entreprises publiques entre anciennes forces belligérantes constituait le dernier goulot d'étranglement à faire sauter sur le chemin de la réunification et de la restauration de la paix, après la restructuration de l'armée en cours en République démocratique du Congo (RDC). Pourtant, le décret présidentiel du 4 août, nommant de nouveaux mandataires de l'Etat à la tête des entreprises publiques, ne semble pas répondre aux attentes des Congolais qui s'indignent de la trop forte politisation de l'outil de production économique. Ainsi, quatre grandes composantes se sont partagé les postes de gestion dans les entreprises publiques : le PPRD (Parti du peuple pour la reconstruction et le développement), proche du président Joseph Kabila; le RCD (Rassemblement congolais pour la démocratie), l'ex-rébellion de Goma, soutenue par le Rwanda; le MLC (Mouvement de libération du Congo), soutenu par l'Ouganda; et l'opposition politique dite non armée, c'est-à-dire celle qui s'était opposée à la politique de feu président Laurent Kabila sans prendre les armes. La configuration générale inspire plus de préoccupations qu'elle ne rassure. Les critères de compétence auraient été sacrifiés à l'autel des calculs politiciens. "Il est dommage que l'appartenance à telle ou telle autre composante politique ait prédominé au détriment de la compétence des candidats", a réagi Eddy Ngoy, journaliste, au lendemain de la publication du décret. "Bien plus", a-t-il ajouté, "les Congolais, qui n'ont pas été présents aux négociations politiques de Sun City (en Afrique du Sud, en 2002), ont tout simplement été ignorés".
Les syndicats crient à la criminalisation du pouvoir d'Etat à la prise de service des nouveaux mandataires de l'Etat. "Comment comprendre l'initiative de la réforme de ces secteurs sans que soit préalablement posée la question des intérêts vitaux du pays? Comment comprendre la précipitation dans le partage entre composantes politiques sans se soucier de la gestion durable de ces outils? Comment comprendre la privatisation à peine voilée qui consiste en un bradage du patrimoine nationale?", se demande Marie-Rose Swana du Syndicat des fonctionnaires de l'Etat. Dès le 4 août, les organisations syndicales s'étaient réunies en une table ronde pour statuer sur la situation ainsi créée dans les entreprises relevant du portefeuille de l'Etat. Bon nombre d'hommes politiques, exerçant dans les différentes institutions du pays, ont préféré quitter leurs fonctions pour des postes dans les entreprises publiques. Des ministres et parlementaires se sont retrouvés nommés présidents-directeurs généraux (PDG) ou administrateurs-directeurs financiers de ces entreprises. Pour de nombreux syndicalistes, la motivation semble claire en cette veille des élections prévues d'ici le début de l'année prochaine : se constituer une petite cagnotte pour financer la campagne électorale. Les syndicats congolais n'ont pas hésité à leur faire ce mauvais procès d'intention. "Les hommes au pouvoir décident de prendre la direction des entreprises publiques pour amasser des fonds qui serviront sans doute à corrompre ceux qu'ils ont affamés", ont affirmé plusieurs intervenants au cours de la table ronde syndicale. Alain Mfuti, du Syndicat des transporteurs fluviaux, parle même d'une nouvelle "zaïrianisation" – du nom de l'opération de nationalisation des entreprises privées, en majorité belges, décidée par le président Mobutu en 1973 – et dont les Congolais subissent, encore aujourd'hui, les conséquences dues à leur mauvaise gestion par les hommes politiques d'alors, bénéficiaires des largesses du pouvoir.
Plus que le PPRD proche du président Kabila qui s'arroge une grosse part de chefs d'entreprises, c'est plutôt le RCD/Goma qui tire le plus grand bénéfice politique de cette réorganisation des entreprises publiques, estiment des analystes à Kinshasa, la capitale congolaise. Avec 10 PDG et présidents de Conseil d'administration sur 60 postes, l'ancienne rébellion basée à Goma, dans l'est de la RDC, a réussi à placer ses cadres de souche rwandaise à des postes stratégiques comme la SONAS (Société nationale d'assurances) ou l'Office national des transports, ou encore l'Office des douanes et accises. Ces postes, affirment les mêmes analystes, mettent ces responsables à l'abri de toute contestation de leur nationalité, mais également de tout souci financier. Les anciens rebelles du RCD/Goma ne rassurent toujours pas la majorité des Congolais qui, à tort ou à raison, les soupçonnent de toujours nourrir des ambitions de contrôler le pouvoir à Kinshasa au profit des gouvernements qui les avaient aidés dans leurs opérations militaires, principalement le gouvernement rwandais. "Chat échaudé craint l'eau froide", a confié à IPS un parlementaire sous couvert de l'anonymat.
Trois autres composantes, le MLC de Jean-Pierre Bemba, le RCD/KML (Rassemblement congolais pour la Démocratie/Kisangani-Mouvement de libération) de Mbusa Nyamwisi et le RCD/National de Roger Lumbala, se partagent des entreprises de moindre envergure, comme la Régie des voies fluviales, la Régie des voies maritimes, ou l'Office de Kilo-Moto qui exploite les minerais aurifères de l'Ituri.
Cependant, il n'y a pas que du mauvais dans la liste des nouveaux mandataires de l'Etat dans les entreprises publiques. Les femmes ont, en effet, vu leur représentativité rehaussée sans toutefois atteindre certains niveaux. Environ 20 pour cent des nouveaux gestionnaires des sociétés d'Etat, à différents niveaux, sont des femmes. Selon Kudura Kasongo, le porte-parole du président de la République, le mérite revient à Kabila qui dit-il, a dû renvoyer les listes présentées par les différentes composantes pour augmenter le nombre des femmes. "Ce n'est pas la première fois que le président de la République intervient en faveur de la représentativité accrue des femmes dans la gestion des affaires de l'Etat", reconnaît Anne-Marie Mayele, une avocate..
"Nous l'avons également remarqué lorsqu'il s'est agit de placer les animateurs de la territoriale (administration). Il avait tenu à ce que parmi les trois personnes appelées à diriger les provinces, il y ait une femme. Ce qui fut fait". L'avocat Moïse Nyarugabo, secrétaire général du RCD/Goma, a souligné également que le problème de la représentativité des femmes, autant dans les rouages du parti que dans les institutions politiques, a toujours été le souci de l'ex-rébellion. Le RCD a effectivement aligné plus de femmes sur sa liste que les autres formations politiques, a-t-il dit.
Des analystes estiment, toutefois, que la configuration actuelle de la gestion des entreprises publiques posera probablement des problèmes de fonctionnement. Tous les mandataires nouvellement nommés sont pratiquement nouveaux dans les entreprises qu'ils sont appelés à diriger. Pour bon nombre, ce sera une première expérience, pour d'autres, le seul souci sera de se créer un "fonds électoral", comme l'a écrit 'Le Potentiel', un quotidien de Kinshasa. Le salaire d'un PDG varie entre 3.000 et 4.000 dollars, selon l'envergure financière de l'entreprise. Le tollé général contre la nomination des nouveaux mandataires de l'Etat dans les entreprises publiques est motivé par une crise de confiance entre la population congolaise et le système politique qui gère le pays, notamment la logique des composantes. La perspective des élections prochaines accentue cette méfiance, expliquent des analystes. Contacté par IPS au sujet du tollé, Emmanuel Yanga, un directeur au ministère du Portefeuille, estime qu'il n'y a aucune catastrophe à craindre aussi longtemps qu'existent des mécanismes de contrôle de la gestion des entreprises publiques. "Je comprends", a-t-il dit, "que la politisation de la procédure puisse inquiéter la population, maisàles entreprises publiques ne sont pas des propriétés privées de leurs gestionnaires". "Des contrôles seront effectués à différents niveaux. Outre les audits internes, il y a des contrôles parlementaires, une Cour des comptes et l'Inspection générale des finances qui auront un œil sur la gestion des entreprises publiques. En fait, la réaction de la population est encore plus politisée", a-t-il affirmé.
Des analystes craignent, toutefois, que certains managers ne se sentent comptables que devant leurs propres composantes politiques qui les ont choisis, au lieu de l'être devant l'entreprise. Beaucoup de Congolais sont d'avis que rien de constructif ne pourra être fait d'ici les élections de mars et mai 2006, toutes les structures étant encore gangrenées par la dictature des composantes politiques au pouvoir pendant la transition actuelle.

