SOMMET G8: L'annulation de la dette n'est pas une panacée – Analyse

COTONOU, 5 juil (IPS) – Le stock de la dette multilatérale du Bénin annulée en juin par le G8 se chiffre à près de "432 milliards de francs CFA" (plus de 804 millions de dollars), selon une source officielle.

Le directeur général de la Caisse autonome d'amortissement (CAA), Sèmiou Bakari, qui a rendu public ce chiffre au lendemain de la décision des ministres des Finances du G8, le 11 juin à Londres, a indiqué que ce montant constituait le stock de la dette évaluée à la date du 31 mars 2005. La CAA est une institution financière officielle qui gère la dette extérieure du Bénin. Le G8 est le Groupe des huit nations les plus industrialisées au monde — Etats-Unis, Canada, Japon, Grande-Bretagne, France, Allemagne, Italie et Russie.

Selon un document de travail de la CAA, daté du 18 juin, le stock annulé représente 63,28 pour cent de l'encours total de la dette extérieure du Bénin, soit quelque "683 milliards de FCFA" (environ 1,2 milliard de dollars). Ce stock est réparti entre la Banque mondiale (43,25 pour cent du montant total), le Fonds monétaire international (FMI, 2,66 pour cent), et la Banque africaine de développement (BAD, 17,37 pour cent). Selon plusieurs spécialistes, le Bénin figure parmi les 18 pays bénéficiaires de la mesure d'allègement de la dette multilatérale parce qu'il bénéficiait déjà de l'initiative PPTE (pays pauvres très endettés). Autrement dit, le Bénin "applique avec plus ou moins de bonheur les Programmes d'ajustement structurel (PAS) depuis 1989, en engageant des politiques de redressement", a expliqué à IPS, Yaya Orou-Guidou, un économiste résidant à Cotonou, la capitale économique béninoise. En appliquant les PAS imposés par le FMI et la Banque mondiale depuis une quinzaine d'années, le Bénin s'efforce d'obtenir une réduction de sa dette multilatérale. Le G8 considère que le Bénin a atteint, comme les 17 autres pays bénéficiaires de l'allègement, le "point d'achèvement" dans la mise en œuvre de l'initiative PPTE. Le Bénin a atteint le "point d'achèvement" en mars 2003 et est considéré comme un pays solvable, selon la CAA. Selon des statistiques officielles, les créanciers du Bénin – sauf la Russie – avaient annulé 100 pour cent de sa dette bilatérale jusqu'à la date du point d'achèvement. Mais seulement 31,2 pour cent de sa dette multilatérale avait été effacé. Les spécialistes béninois déclarent ignorer, pour le moment, si le reste de cette dette (environ 68,8 pour cent) sera annulé entièrement par la mesure de Londres. Selon Alidou Adébi, économiste à la CAA, les pays qui étaient considérés par les institutions financières internationales comme de "bons élèves" dans l'application des PAS pendant les années 1980, avaient bénéficié, au cours des années 1990, d'une "annulation sans condition de leurs dettes bilatérales".

Malgré l'effacement des dettes bilatérales, le problème du poids de l'endettement sur les économies de ces pays pauvres est demeuré, explique Adébi à IPS. D'où l'initiative PPTE qui a démarré en 1996 et qui consiste à alléger les dettes devenues "insoutenables" pour les pays très pauvres, dont le Bénin.

Cependant, plusieurs organisations non-gouvernementales (ONG) considèrent que l'initiative PPTE n'est guère différente des PAS. Et les ONG affirment que cette initiative a également "échoué" comme les PAS qui l'ont précédée. La mesure d'annulation de la dette multilatérale, décidée par le G8, vise, selon des spécialistes, à rendre "viable" l'endettement des 18 pays éligibles dont 14 sur le continent africain. Mais en plus des réformes économiques et financières que leur imposaient déjà les PAS et l'initiative PPTE, "les Etats bénéficiaires devront continuer à dégager les ressources nécessaires pour payer leurs dettes", indique Orou-Guidou, ajoutant : "Seulement, elles ne seront plus payées aux créanciers, mais utilisées pour lutter contre la pauvreté, pour la construction d'écoles, d'hôpitaux et de centres de santé".

En principe, explique Adébi, les ressources ainsi dégagées sont reversées dans un compte spécial; ensuite, le pays bénéficiaire et les créanciers décideront, de commun accord, de l'utilisation à faire de ces fonds. Mais il faut attendre le sommet des chefs d'Etat et de gouvernement du G8, du 6 au 8 juillet en Ecosse, pour connaître toutes les modalités d'utilisation de ces ressources. En attendant, Martin Assogba, président de l'Alcrer, une ONG basée à Cotonou, qui lutte contre la discrimination, demande au gouvernement béninois de créer un "comité pour superviser la gestion de ces fonds". Ce comité permettra, selon lui, "d'avoir une idée plus claire de la situation et de décider, en toute sérénité, de l'usage qui sera fait de ces ressources". Il devra comprendre des représentants du gouvernement, du parlement, des communes et de la société civile. Selon des statistiques de la CAA, la répartition des ressources d'allègement de la dette au titre du PPTE et du budget de 2004, a consacré, entre autres, "5,7 milliards de FCFA (environ 11,5 millions de dollars) au ministère de la Santé, dont 1,4 milliard FCFA (2,8 millions de dollars) aux centres de santé, 718,7 millions FCFA (1,4 million de dollars) au Programme national de lutte contre le paludisme, et 506,2 millions FCFA (un million de dollars) au Programme national de lutte contre le SIDA.

La même programmation de 2004 a réservé 9,07 milliards FCFA (18,1 millions de dollars) au ministère de l'Enseignement primaire et secondaire, dont 2,8 milliards FCFA (5,6 millions de dollars) à la prise en charge de l'écolage dans les écoles primaires", notamment en faveur des filles. Les deux ministères ont reçu ensemble 14,8 milliards FCFA (environ 29,7 millions de dollars) sur 17,1 milliards FCFA (34,3 millions de dollars), soit 86 pour cent du montant total. Mais plusieurs spécialistes béninois estiment que ces ressources de l'allègement ne suffiront jamais à réduire considérablement la pauvreté dans le pays et ailleurs en Afrique. L'économie du Bénin, par exemple, est dominée par l'informel sur lequel les services financiers de l'Etat n'ont pas de contrôle pour le paiement des impôts et taxes; et le pays ne possède pratiquement pas une vraie industrie de transformation. Adébi partage l'affirmation d'autres économistes, selon laquelle "l'allègement de la dette ne favorise pas nécessairement la réduction de la pauvreté", estimant que les pays industrialisés n'aident pas en annulant uniquement la dette. "Ils n'apportent pas de ressources nouvelles et, en plus, ils passent par l'intermédiaire des institutions financières multilatérales au lieu de procéder par voix bilatérale".

Une annulation de dette au plan bilatéral, se fait généralement sans conditions contraignantes, contrairement à la voie multilatérale où les institutions financières imposent des conditionnalités parfois draconiennes, explique-t-il. Pour Adébi, l'organisation de coopération pour le développement économique (OCDE) "préfère que les nations industrialisées acceptent de donner effectivement les 0,7 pour cent de leur produit national brut (PNB) pour l'aide au développement des pays pauvres". Mais jusqu'ici, seuls cinq pays — le Danemark, la Norvège, la Suède, le Luxembourg et les Pays-Bas — ont soit atteint soit dépassé l'objectif de 0,7 pour cent fixé par l'Assemblée générale des Nations Unies dans les années 1970. "Si le Bénin se bat pour payer le service de sa dette et être solvable, il n'a, en revanche, pas suffisamment de moyens pour assurer les investissements pour lesquels il a besoin de ressources extérieures qui viennent malheureusement au compte-gouttes", souligne Adébi.

Selon des spécialistes béninois, si toutes les nations riches versaient les 0,7 pour cent depuis trois décennies, pour l'aide au développement, les pays pauvres auraient investi davantage de ressources dans la santé et l'éducation, en réglant plus de problèmes que maintenant. Ils disent espérer que les nouvelles promesses d'accroissement de l'aide, annoncées par les dirigeants des pays industrialisés, George W. Bush notamment, apporteront de "vraies ressources nouvelles". Car la seule annulation de la dette n'est pas une panacée en Afrique. L'autre possibilité, pour les pays africains, d'augmenter leurs ressources et de réduire l'endettement, c'est de transformer leurs productions et accéder au marché des pays du Nord, déclare Orou-Guidou à IPS. Tant que, a-t-il ajouté, "nous nous contenterons de vendre en l'état (brut) nos productions agricoles ou minières, elles iront toujours alimenter les usines occidentales et donner du travail à leurs citoyens".

Le Bénin produit en moyenne 350.000 tonnes de coton graine qui subit simplement la première transformation dans des usines locales d'égrenage, mais la quasi-totalité du coton fibre est exportée à l'étranger pour une transformation industrielle avec valeur ajoutée. "Une matière première gardée en Afrique pour transformation dans nos usines, c'est un manque à gagner pour les usines en Occident, qui n'est pas prêt pour affronter cette réalité de demain", affirme Orou-Guidou. Pour lui, "Les pays développés seront toujours disposés à remettre les dettes des nations pauvres, pour leur permettre de continuer à consommer, mais jamais à leur ouvrir la voie pour chasser, par eux-mêmes, la pauvreté qui n'est pourtant pas une fatalité".

Citant l'exemple du coton africain qui est victime des subventions américaines notamment, il ajoute : "Si nos produits sont payés à leur juste valeur, nous pourrions bien nous passer de l'aide. Les pays développés n'en veulent pas. Mais nous-mêmes, cherchons-nous à sortir de ce cercle vicieux?", demande-t-il. Pour sa part, Roger Gbégnonvi, professeur de lettres à l'Université d'Abomey-Calavi, au Bénin, ne croit pas du tout à l'allègement de la dette.

"C'est une histoire de dupes périodiquement renouvelée par le Nord et régulièrement gobée par le Sud. La remise de dette est un mensonge du monde".