BRUXELLES, 24 juin (IPS) – Des pays producteurs de sucre du monde en développement ont jugé les propositions de l'Union européenne pour réformer son régime sucrier controversé trop rapide, trop fort, trop précoce.
Les propositions de réforme faites par la Commission européenne, la branche exécutive de l'Union européenne (UE) mercredi (22 juin) envisage de réduire le prix garanti du sucre blanc importé par l'UE des pays Afrique, Caraïbes et Pacifique (ACP) de 39 pour cent et le prix de la betterave de 42 pour cent entre 2006 et 2008.
Le plan de réforme inclut un projet de compensation spontanée pour les producteurs de sucre qui sont forcés à fermer boutique à cause de la réduction des prix.
Annonçant les propositions mercredi, le commissaire à l'agriculture, Mariann Fischer Boel, a déclaré qu'il n'y avait "aucune alternative" à cette réforme profonde.
"L'option facile serait de rester sans rien faire. Mais cela signifierait une mort lente et pénible pour le secteur européen du sucre. Nous offrons un horizon de planification stable, à long terme, avec un fond de restructuration généreux pour encourager des producteurs moins compétitifs à quitter le secteur et à faire face aux impacts environnementaux et sociaux du processus de restructuration", a-t-elle dit aux représentants des médias. "Et nous maintiendrons nos préférences à nos fournisseurs traditionnels dans le monde en développement. Notre marché restera un endroit attrayant pour que certains d'entre eux y vendent leur sucre", a-t-elle ajouté.
Louis Michel, commissaire au développement et à l'aide humanitaire, a également reconnu que la réforme sucrière était un "sérieux défi" pour plusieurs pays ACP.
"Le plan d'assistance proposé les aidera à assurer une transition en douceur dans le cadre d'une stratégie locale pour un développement durable", a-t-il déclaré.
Comme une partie de sa politique de développement, qui a été critiquée pour sa discrimination injustifiée à l'égard des producteurs de sucre d'autres pays en développement, l'UE paie actuellement des taux supérieurs à ceux du marché pour le sucre venant d'un certain nombre de pays ACP, plusieurs d'entre eux étant d'anciennes colonies de pays européens.
L'accès préférentiel des pays ACP au marché de l'UE représente à l'heure actuelle quelque 70 pour cent du revenu de leurs secteurs sucriers.
La perte de ces privilèges au moment où l'UE commencera par payer des prix plus proches des taux du marché devrait avoir un impact économique énorme sur plusieurs pays ACP qui dépendent des exportations de sucre vers l'UE.
Le gros du sucre ACP est produit en Ile Maurice, au Swaziland, à Fiji, en Guyanes et en Jamaïque.
Des responsables des pays affectés estiment que les réformes proposées sont désastreuses et mettraient des économies vulnérables et des centaines de milliers d'emplois en danger. Les ministres des ACP ont indiqué que les réformes signifieraient des pertes de quelque 400 millions d'euros (487,6 millions de dollars) par an pour leurs pays, au moment où le revenu par tête d'habitant dans certains Etats ACP est estimé à moins de deux euros (2,4 dollars) par jour.
Le groupe sucrier des PMA, qui regroupe des ambassadeurs des pays les moins avancés (PMA) s'intéressant au sucre, et des représentants de l'industrie du sucre affirment que la réforme sucrière de l'UE pourrait être une "puissante force pour de bon dans la lutte pour sortir les populations les plus pauvres de la pauvreté abjecte". Le groupe estime plutôt que les propositions de la Commission sont focalisées sur la résolution des problèmes internes à l'UE, plutôt que sur la réduction de la pauvreté.
Le groupe des PMA estime qu'un "marché géré avec des prix rémunérateurs et une réforme qui est modeste, graduelle et prévisible sur une période transitoire plus longue" serait une bonne base pour la réforme du régime.
"La commission n'a pas saisi l'opportunité que la réforme du secteur sucrier de l'UE aurait dû présenter. Dans le secteur sucrier, les quantités et le potentiel de développement sont assez larges pour qu'un petit effort de l'UE fasse une vraie différence sur la réalité quotidienne de dizaines de millions de personnes dans les pays les moins avancés", a indiqué le groupe dans une déclaration mercredi.
Clement Rohee, ministre du Commerce extérieur de la Guyane, où la production du sucre fournit 17 pour cent des recettes, et emploie environ 35.000 personnes, a dit à IPS que les changements pourraient avoir un effet paralysant sur son pays ainsi que sur plusieurs autres dans le monde en développement.
"Il est impossible d'exagérer l'impact dévastateur que les réductions de prix et la durée proposée par la commission auront sur les pays ACP.
Concernant les ACP, la réforme proposée est trop rapide, trop profonde et trop précoce", a-t-il déclaré peu de temps après l'annonce.
"Dans ces conditions, les industries du sucre dans plusieurs pays seront simplement incapables de survivre, tandis que dans d'autres pays producteurs, la soi-disant réforme va inévitablement conduire à de graves compressions avec des conséquences socio-économiques désastreuses", a-t-il ajouté.
Keith D. Knight, le ministre jamaïcain des Affaires étrangères, a indiqué que le secteur sucrier de son île pourrait perdre jusqu'à 74 millions d'euros (90 millions de dollars) si le prix de l'UE tombe à 373 euros (451,5 dollars) par tonne. Bruxelles achète actuellement le sucre auprès des producteurs européens à 632 euros (767 dollars) par tonne, environ trois fois le prix sur le marché mondial.
"Pour que les mesures d'accompagnement de la commission aient un effet positif, il est absolument indispensable que le financement soit disponible en 2005. Tout retard mettra nos industries dans l'impossibilité de s'adapter à temps pour absorber l'impact des réductions de prix", a-t-il dit à IPS. "Ce que nous voulons de tout cœur éviter, c'est une répétition des erreurs passées dans les secteurs de la banane, du rhum et du cacao, où des programmes de soutien financier de l'UE ont produit très peu ou pas du tout d'effet. Ce dont nous avons besoin, c'est des fonds commerciaux réservés qui atteindront le producteur sur le terrain", a-t-il ajouté.
Aussi bien le groupe de pays ACP que le groupe PMA demandent aux Etats membres de rejeter la proposition de la commission pour ce qu'ils appellent des "réductions rapides et brutales du prix du sucre sur une courte période de temps" et de faire pression pour des réductions de prix beaucoup "moins drastiques" qui seront graduellement introduites sur une période de huit ans à partir de 2008. Ils ajoutent que ces réductions de prix devraient être accompagnées de mesures pour supporter la restructuration et la modernisation des industries sucrières des ACP.
"La solution pour les Etats ACP doit inclure une réduction de prix moins importante sur une période plus longue supportée par des mesures d'accompagnement qui assureront une viabilité à long-terme au secteur du sucre", a déclaré à IPS, Félix Mutati, vice-ministre des Finances de la Zambie.
L'agence internationale d'aide Oxfam demande également un ralentissement du processus de réforme.
"Les politiques sucrières de l'UE doivent changer, mais les propositions d'aujourd'hui vont nuire à plusieurs agriculteurs dans les pays pauvres.
Les pays plus pauvres ont besoin de temps et de soutien pour s'adapter à la réforme. Les Etats membres devraient prêter l'oreille aux appels des pays en développement en vue d'une réduction de prix plus graduelle sur une période plus longue et un meilleur accès aux marchés de l'UE", a déclaré Luis Morago, porte-parole d'Oxfam, mercredi.
Oxfam veut également que l'UE accorde aux producteurs ACP au moins 500 millions d'euros (605 millions de dollars) de compensation par an à partir de 2005, plutôt que les 40 millions d'euros (48,4 millions de dollars) de compensation, proposés jusqu'ici pour aider les 18 pays producteurs de sucre au cours de 2006.
"Le plan de maigres compensations signifie que des usines vont fermer, des ouvriers vont perdre leurs emplois, des familles vont être privées de nourriture, et certains des pays les plus pauvres du monde seront privés de l'avenir plus agréable dont ils pouvaient jouir. C'est un programme de réforme austère, brutal, qui nuira aux plus vulnérables", a souligné Morago.
La proposition doit être acceptée par les ministres de l'Agriculture et le Parlement européen avant d'entrer en vigueur.

