JOHANNESBURG, 1 avr (IPS) – Les musulmans et les catholiques ne partagent pas la même opinion sur plusieurs questions.
Mais lorsqu'il s'agit de pratiques dont ils craignent qu'elles autorisent l'appropriation de valeurs séculaires inacceptables – l'avortement, le mariage homosexuel et l'usage du préservatif – ils se montrent solidaires pour former un front uni contre la menace.
Ceci explique pourquoi le Forum des leaders religieux d'Afrique du Sud, qui comprend des membres de confessions catholique, musulmane et hindou, est en désaccord avec la ministre de la Santé, Manto Tshabalala-Msimang, sur la nécessité d'utiliser des condoms pour lutter contre le SIDA.
Au cours d'une réunion tenue au début de cette année dans la capitale économique sud-africaine, Johannesburg, le leader du forum, Ashwin Trikamjee, a déclaré que pour des raisons morales et religieuses, l'institution avait accordé "une plus grande importance à la fidélité et à l'abstinence qu'à l'utilisation de condoms".
Dans un entretien avec IPS, Ahmad Kathrada de Jamiatul Ulama – un groupe islamique basé dans la ville côtière de Durban – a indiqué que son organisation avait des initiatives d'éducation pour promouvoir ces deux comportements, et qu'il n'y avait aucune circonstance dans laquelle les musulmans étaient autorisés à utiliser des condoms.
"C'est contre les enseignements de l'Islam (sur) les relations proscrites et la fornication", a noté Kathrada.
Ces propos ont été repris en écho par Ali Abdel-Nour, qui enseigne l'Islam aux enfants réfugiés somaliens à Johannesburg.
"Les jeunes ont du mal à se conformer aux principes d'abstinence et de fidélité. C'est pour cela que les jeunes musulmans sont encouragés à se marier tôt pour éviter de se livrer à des comportements sexuels illégaux", a-t-il dit.
Des tentatives répétées de IPS pour recueillir les commentaires de l'église catholique sur sa position relative aux condoms ont été infructueuses.
Toutefois, le cardinal Wilfred Napier de la Conférence des évêques catholiques d'Afrique australe aurait exprimé des craintes selon lesquelles les condoms n'étaient pas une arme de dissuasion efficace contre le SIDA, pendant la réunion du Forum des leaders religieux, de février.
Dans un entretien avec la 'British Broadcasting Corporation' (BBC) l'année dernière, le cardinal Alfonso Lopez Trulillo, en charge des affaires familiales au Vatican, a déclaré que le virus de l'immunodéficience humaine était "à peu près 450 fois plus petit que le spermatozoïde. Le spermatozoïde peut facilement passer à travers le filet qui est constitué par le condom".
Ses remarques ont été plus tard condamnées par l'Organisation mondiale de la santé, qui a indiqué que l'utilisation correcte du condom réduisait le risque d'infection du VIH de 90 pour cent.
De tels commentaires ont une résonance en Afrique, où la religion joue un rôle important dans plusieurs communautés. Selon les dernières statistiques disponibles au Vatican, l'Afrique a enregistré une augmentation de 4,5 pour cent du nombre de baptisés catholiques en 2003 – la plus forte croissance dans le monde entier. Le continent est également la région la plus affectée par le VIH, abritant 70 pour cent de toutes les personnes ayant contracté le virus, selon le Programme conjoint des Nations Unies sur le VIH/SIDA (ONUSIDA). En Afrique du Sud seule, 5,3 millions de personnes sont infectées par le VIH.
Ceci a amené certains activistes du SIDA à désespérer au sujet du rôle des institutions religieuses dans la lutte contre la pandémie.
Molefe Tsele, secrétaire général du 'South African Council of Churches' (Conseil des églises d'Afrique du Sud), adopte toutefois une position plus libérale dans le débat sur le condom – en critiquant publiquement les déclarations de certains membres du Forum des leaders religieux selon lesquelles les préservatifs ne constituent pas un moyen efficace d'éviter la propagation du VIH.
"Toutes les études scientifiques crédibles concluent que le virus qui provoque le SIDA ne peut pas passer à travers un condom en latex.
Lorsqu'ils sont utilisés correctement, les condoms sont efficaces pour arrêter la transmission du virus", a-t-il observé dans une déclaration publiée sur le site Internet du Conseil des églises.
Tsele a également exprimé des réserves par rapport à l'impact que le Plan d'urgence du président américain pour l'assistance aux victimes du SIDA (PEPFAR) a actuellement sur l'utilisation du condom.
L'initiative de 15 milliards de dollars met beaucoup l'accent sur l'abstinence, soulignant qu'un refus d'avoir des relations sexuelles avant le mariage constitue la meilleure façon d'éviter le SIDA.
L'usage du condom n'est pas interdit. Toutefois, selon le PEPFAR, la distribution des préservatifs est pour la plupart du temps destinée aux membres des groupes soi-disant "à haut-risque", comme les prostituées. Le 'Rapport américain sur la stratégie globale de cinq ans sur le VIH/SIDA', publié en 2004, parle d'encourager la distribution de condoms au sein des "populations spécifiques menacées…Ces groupes incluent des prostituées, des couples en désaccord sexuellement actifs (où un seul partenaire a le VIH), des consommateurs de stupéfiants, et autres".
Mais, affirme Tsele, "Ce message crée la fausse impression que les relations sexuelles au sein du mariage ne sont pas 'risquées' à moins que le couple ne sache qu'un partenaire est infecté".
"En fait", ajoute-t-il, "les femmes sont particulièrement vulnérables à l'infection, souvent par des maris qu'elles supposent à tort être fidèles.
La fidélité seule n'est pas une défense adéquate contre le VIH".
La discorde entre les leaders religieux d'Afrique concernant la prévention du SIDA peut être perçue avec intérêt dans d'autres parties du monde, comme l'Asie, où le VIH prend de l'ampleur – et où la foi est un fait central de la vie pour bon nombre.
Peut-être, finiraient-ils par tirer leurs meilleures leçons sur l'interaction entre la religion et le SIDA du Sénégal, qui est un pays musulman à près de 95 pour cent, selon des statistiques officielles.
Comme IPS l'a rapporté l'année dernière, le gouvernement et les leaders religieux dans ce pays d'Afrique de l'ouest sont parvenus à un compromis sur des questions comme la distribution de condoms, permettant aux institutions catholiques et musulmanes de jouer un rôle clé dans la lutte contre la pandémie.
Les résultats ont été impressionnants. Selon l'ONUSIDA, la prévalence du VIH au Sénégal est actuellement à moins de un pour cent.

