DROITS-RD CONGO: Les femmes dénoncent l'impunité pour les violences sexuelles

KINSHASA, 15 mars (IPS) – Si la guerre est quasiment terminée pour les populations de l'ouest de la République démocratique du Congo (RDC), tel n'est pas le cas pour celles de la partie orientale, notamment les femmes qui subissent encore aujourd'hui l'une de ses séquelles dramatiques : le viol.

De nombreuses femmes sont violées quotidiennement dans les provinces du Sud-Kivu, du Nord-Kivu et du district de l'Ituri, dans l'est de la RDC, sans que les auteurs des viols soient inquiétés outre mesure. "Nous recevons, par mois, au moins 200 femmes de tous les âges, victimes de sévices sexuels", a déclaré à IPS, depuis Bukavu, Colette Kitoga, médecin, secrétaire exécutive du Centre Mater Misericordiae. Elle se dit très inquiète de la fréquence et de la multiplicité des cas de viols des femmes, notamment de très jeunes filles dans toute la province du Sud-Kivu.

Créé en 1997, le Centre Mater Misericordiae s'occupe, à Bukavu, Uvira et Kamituga, dans l'est du pays, spécialement des traumatismes psychologiques causés par des violences sexuelles que subissent les femmes. "Les plus jeunes de nos pensionnaires ont généralement à peine 12 ou 13 ans et les plus âgées vont jusqu'à soixante ans", a expliqué Dr Kitoga. "Les auteurs sont presque exclusivement des hommes en armes : militaires de l'armée régulière, combattants des différentes rébellions, y compris les milices rwandaises Interahamwe et burundaises du FDD (Font de défense de la démocratie ou du FNL (Front national de libération)", précise-t-elle. A la question de savoir pourquoi tous ces cas de viols ne sont pas portés à la justice, Kitoga a répondu qu'elle s'est maintes fois plainte auprès de la justice militaire de Bukavu, mais sans aucun résultat, même quand les auteurs étaient dûment identifiés. "Nous avons tout fait pour intéresser la justice militaire à de nombreux cas de viols perpétrés par des soldats. Souvent, la justice militaire nous répond que tous ceux qui portent l'uniforme ne sont pas nécessairement des militaires et quand ils le sont, ils dépendent souvent, administrativement et politiquement, d'autres juridictions ou groupes armés". C'est ce laxisme du système judiciaire congolais à l'égard des auteurs de viols que Juliana Kippenberg, chercheuse au Bureau Afrique de 'Human Rights Watch' (HRW), une organisation internationale non gouvernementale (ONG) de défense des droits de l'Homme, basée aux Etats-Unis, a dénoncé à Kinshasa, la semaine dernière. Kippenberg était venue soutenir, dans la capitale de la RDC, le cri du cœur des milliers de femmes congolaises qui vivent au quotidien le martyre du viol et autres violences faites à la femme dans l'est de la RDC. "Les soldats gouvernementaux et les combattants rebelles ont violé des milliers de femmes et de filles au cours du conflit dans l'est du Congo, pourtant moins d'une dizaine d'agresseurs ont été poursuivis par un système judiciaire", s'est-elle insurgée.

Depuis le 8 mars de cette année, Journée internationale de la femme, une campagne de sensibilisation contre l'impunité des actes de viols a démarré sur toute l'étendue du pays sur l'initiative du ministère des Droits humains, et durera tout le mois de mars, un mois consacré à la femme. Selon Madeleine Kalala, la ministre congolaise des Droits humains, la sensibilisation vise notamment les magistrats. "Nous nous adressons à tous les magistrats tant civils que militaires pour qu'ils puissent sévir avec sévérité dès que les actes de viols sont portés à leur connaissance. C'est la seule façon de décourager ce genre de crimes", a-t-elle déclaré. En fait, c'est depuis l'année dernière que le ministère des Droits humains mène cette campagne auprès des magistrats et des femmes pour que les premiers s'occupent davantage de la répression des auteurs des viols et que les secondes, victimes des viols, prennent le courage de se plaindre auprès de la justice à chaque cas de viol. "Nous demandons aux victimes de briser la peur qui est en elles. Elles ont peur de se plaindre par crainte de représailles et surtout par honte. Il est vrai que notre culture y est pour beaucoup, mais nous les encourageons à se dépasser", ajoute Kalala. Tshiza Bushiri, 16 ans, qu'un contact IPS a réussi à faire parler à Bukavu, est l'illustration parfaite de ce sentiment de honte qui empêche les femmes violées de porter plainte. Elle raconte qu'elle a été enlevée, il y a trois ans, en compagnie de 15 adultes, par des miliciens rwandais Interahamwe, à Kaji, dans le Sud-Kivu. "Ils nous ont emmenées en forêt. Nous étions pieds et poings liés. Ils m'ont dit que j'étais leur femme. Je n'avais que 13 ans et je ne pouvais pas leur résister. Deux d'entre nous ont été tuées parce qu'elles avaient résisté aux Interahamwe", indique Bushiri. "J'ai eu ensuite un garçon que j'ai appelé Tumaini qui veut dire espoir..

Il y a un mois, j'ai réussi à fuir et j'en remercie mon Dieu. Tout ce que je souhaite, c'est que mon fils vive, mais je ne lui dirai jamais qui est son père; d'abord parce que je connais pas son nom, et puis parce que ce sont de très mauvais souvenirs", ajoute-t-elle. La jeune fille avoue ne pas savoir qui accuser exactement car elle a été violée à plusieurs reprises par des hommes différents.

La justice congolaise est donc montrée du doigt, mais les magistrats se défendent de ne pas recevoir de plaintes pour viol. "Nous ne pouvons nous saisir que des cas qui sont rapportés par les victimes", a expliqué à IPS, un magistrat militaire qui a préféré garder l'anonymat. "Bien plus, certaines infractions, comme la pédophilie, ne figurent pas dans notre code pénal. Nous sommes d'accord que notre système judiciaire puisse subir les retouches nécessaires", dit-il.

Les ONG de défense des droits de l'Homme et les organisations féminines de plus en plus nombreuses se disent déterminées à obtenir cette réforme du système judiciaire congolais. Chantal Kakosi, directrice exécutive de l'ONG 'Solidarité des femmes en territoire de Fizi et d'Uvira', dans le Sud-Kivu, en séjour à Kinshasa, condamne à la fois le laxisme des juges et la porosité des prisons congolaises. Elle cite le cas de Violette, une fille de 13 ans qui a été violée, le 29 août 2002, par un soldat du RCD/Goma, dans une banlieue de Bukavu. La famille a porté plainte auprès du bureau de l'auditeur militaire. Après examen, le Conseil de guerre a condamné l'auteur présumé à cinq ans de prison, le 27 novembre 2002. "Mais", souligne Kakosi, "le coupable s'est évadé de la prison en juin 2004, à la suite des événements de Bukavu, quand des militaires de la tribu tutsi se sont insurgés contre le commandement de la 10ème région militaire".

La situation n'est pas meilleure dans la province du Nord-Kivu, en proie à de nombreux affrontements entre différents groupes armés. IPS a contacté, à Goma, Germaine Chirigere, secrétaire permanente de l'ONG 'Synergies des femmes pour les victimes des violences sexuelles' au sujet de la campagne de HRW : "Ce que Human Rights Watch dit est la pure vérité.

Les femmes du Nord-Kivu souffrent énormément des cas de viols". "Les filles de 12 ans sont violées par des hommes de 50 ou 60 ans. Hier, nous avons reçu une femme qui a été violée à Nyabiondo, à 80 kilomètres, à l'ouest de la ville de Goma. Elle est devenue paralysée. Nous avons besoin de paix afin que cessent toutes ces atrocités", déclare Chirigere.