DROITS-GABON: Le procès de trafiquants d'enfants sonnera-t-il le glas de cette activité?

LIBREVILLE, 22 fév (IPS) – Le Gabon poursuit, pour la première fois devant la justice, huit ressortissants béninois et togolais pour "trafic et exploitation d'enfants".

Sept des inculpés sont écroués à la prison de Libreville, la capitale gabonaise. Le huitième, mère d'un bébé de quelques mois, est laissé en liberté provisoire, selon la gendarmerie gabonaise.

Les inculpés pourraient être jugés en mars et encourent des peines de six mois à cinq ans de prison, avec une amende allant de 200 dollars à 2.000 dollars, selon la loi votée en septembre 2002.

Trente-quatre Béninoises âgées de huit à 29 ans, sept Nigérians de 12 à 17 ans dont quatre garçons et trois filles, 16 Togolaises de 15 à 25 ans, et trois Ghanéennes de 19 à 26 ans ont été appréhendés, avec une vingtaine de leurs tuteurs, par la gendarmerie dans les rues et les marchés de Libreville, le 24 janvier. La gendarmerie a lancé une opération surprise dans les rues de Libreville sur ordre du gouvernement. Après l'arrestation des enfants, ils ont conduit les gendarmes à leurs domiciles où leurs tuteurs ont été interpellés également.

Certaines filles adultes arrêtées étaient affectées aux travaux domestiques et à la vente de produits divers dans la rue par leurs tuteurs qui ne les ont jamais inscrites à l'école. Parfois, certaines d'entre elles, qui ont dépassé 20 ans, sont poussées à la prostitution. Les tuteurs sont en fait des personnes qui collectent l'argent issu du travail des enfants ou des filles adultes, sans qu'ils soient toujours de vrais parents.

La plupart des adultes ont été libérés, de même que quelques enfants sur présentation d'une pièce d'identité. Les enfants qui n'ont pas de document ont été gardés au grand mécontentement du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF). Son représentant au Gabon, Kristian Laujberg, a dénoncé "le manque de coordination et d'information entre les organes chargés d'appliquer la loi contre le trafic et le travail des enfants".

Depuis son adoption par le parlement gabonais, en 2002, la loi qui réprime le trafic et l'exploitation des enfants, n'avait jamais été appliquée.

Pourtant, depuis plusieurs années, l'UNICEF mène auprès du gouvernement un plaidoyer pour l'application des droits de l'enfant et la prise en charge de la protection des enfants dans le budget de l'Etat.

La loi interdit toute forme d'exploitation des mineurs et "accorde aux forces de l'ordre, aux magistrats et aux fonctionnaires gabonais, des pouvoirs de contrôle et d'enquête renforcés".

"Avant cette loi, il existait un vide juridique qui rendait très difficiles les poursuites contre les trafiquants", a déclaré la ministre déléguée à la Famille et à la Protection de l'Enfance, Angélique Ngoma.

"Désormais, nous disposons d'un arsenal efficace". Interrogé par IPS sur la portée d'une telle opération, Laujberg de l'UNICEF a indiqué que "tant que les trafiquants ne seront pas sévèrement punis, les enfants renvoyés chez eux retomberont dans le trafic". Pour Laujbjerg, les adultes impliqués dans le trafic des enfants doivent être emprisonnés pendant longtemps, avec une forte amende, ensuite rapatriés dans leurs pays dès la fin de leur peine.

Laujberg se dit surpris d'avoir été informé quatre jours après la rafle et sidéré par la manière dont les enfants ont été appréhendés, en plus des conditions de détention précaires à la gendarmerie où les structures d'accueil n'avaient pas été prévues.

Vingt et un enfants, dont 18 filles et trois garçons de 12 et 17 ans, ont été transférés dans deux centres d'accueil et de transit de Libreville où ils sont pris en charge par un psychologue pour détecter des troubles éventuels que leur auraient provoqués leurs souffrances en vue de les traiter. Le gouvernement et le Programme des Nations Unies pour le développement financent les centres de transit destinés à préparer le retour des enfants chez eux, avec l'aide des différents bureaux de l'UNICEF dans leurs pays respectifs. Les autorités consulaires de ces pays au Gabon apportent également leur appui en aidant les enfants à retrouver leurs vraies familles.

Pour Yvette Ngwevilot Rekangalt, présidente de l'association "SOS Mwana" qui milite pour la réinsertion des enfants abandonnés et maltraités, "cette rafle suscite déjà un espoir pour enrayer le fléau. Mais ce n'est pas suffisant car la situation des enfants travailleurs est encore inquiétante au Gabon".

SOS Mwana est une organisation non gouvernementale qui prend en charge actuellement une cinquantaine d'enfants placés dans les écoles où ils sont éduqués à l'instruction civique, et initiés à l'ordinateur et aux travaux manuels comme le jardinage. Généralement, les enfants âgés de huit à 15 ans sont sollicités dans les foyers pour le ménage, la lessive, la corvée de l'eau, et pour faire des courses variées. Réveillés tôt le matin, ces enfants sillonnent les rues de Libreville, même sous un soleil ardent, pour vendre des articles divers ou de la nourriture.

Une petite Togolaise de 10 ans, Ablavi Mensah, conduite au Centre de transit d'Agondjé, dans la banlieue de Libreville en attendant son rapatriement, a expliqué à IPS : "Je vends du lait caillé et des pochettes d'eau à 100 francs CFA (environ deux cents US) aux alentours des marchés et des chantiers. Cela rapporte entre 5.000 et 8.000 FCFA (entre 10 et 16 dollars) par jour…" Selon la Direction générale des prix, les petites vendeuses vendent pour 200 dollars à 600 dollars par mois pour leurs patronnes ou tuteurs, en fonction de la marchandise. Les enfants ne reçoivent pas d'argent au Gabon.

Les tuteurs conservent la part qui leur revient et l'envoient à leurs parents dans leurs pays. En général, les patronnes ou tuteurs sont originaires des pays d'Afrique de l'ouest comme les enfants. Il existe néanmoins des foyers au Gabon qui emploient des filles majeures provenant de ce trafic ou qui sont recrutées sur place au Bénin ou au Togo pour de hautes personnalités gabonaises. Mais ces filles sont moins maltraitées et ont droit à des vacances dans leur pays d'origine de temps en temps. Elles sont plus libres et possèdent des cartes de séjour, contrairement aux autres.

Le chef d'état-major de la gendarmerie du Gabon, le général Honoré Oléry, a déclaré aux journalistes que "l'opération engagée doit s'étendre à l'ensemble du pays, car selon la loi, l'école est obligatoire jusqu'à 16 ans" pour tous les enfants vivant dans ce pays d'Afrique centrale.

Au cours des 1970, le trafic des enfants était plus intense à cause de la prospérité pétrolière au Gabon, et aucune loi n'existait pour réprimer le fléau car ce n'était pas une priorité du gouvernement. Le pays faisait alors figure de maillon faible dans la lutte contre le trafic. Ce n'est qu'à partir de 2000-2001 que les autorités, harcelées par des critiques, ont reconnu que le pays abritait une partie du trafic, et ont décidé de s'y attaquer. Près de 90 enfants provenant du Togo et du Bénin, en Afrique de l'ouest, ont été déjà rapatriés du Gabon vers leurs pays respectifs grâce à une contribution de l'UNICEF, entre 2000 et 2004. On dénombre au Gabon, selon le ministère des Affaires sociales et de la Solidarité familiale, quelque 25.000 enfants exploités et dont la moitié provient du Togo, du Nigeria et du Bénin. Aucune statistique officielle n'est disponible sur le nombre d'enfants trafiqués qui entrent chaque année au Gabon.

Environ 7.000 parmi ces enfants sont quasiment traités en esclaves, reconnaît le ministère gabonais du Travail. Les enfants sont sollicités à tout faire, même des travaux qui dépassent leur âge. Le Gabon a pourtant ratifié la Convention des droits de l'enfant depuis 1994, qui interdit le trafic et toutes les formes d'exploitation des enfants.

Les principaux pays pourvoyeurs d'enfants travailleurs sont le Togo, le Bénin, le Nigeria, le Burkina Faso et le Mali. La Côte d'Ivoire, le Gabon et le Nigeria sont des pays récepteurs qui sont généralement plus riches.

Le Cameroun et la Guinée Equatoriale sont des pays de transit; et la majorité des enfants sont transportés par bateaux. Les parents pauvres laissent partir leurs enfants en espérant qu'ils gagneront beaucoup d'argent qu'on leur enverra pour vivre mieux au pays.

L'UNICEF appuie le Comité de suivi de la lutte contre le trafic des enfants au Gabon, en facilitant la logistique, la vaccination, la nourriture, ainsi que la fourniture de kits d'hygiène et de vêtements. Pour 2003-2004, l'UNICEF et la Suède ont apporté un appui de 270.000 dollars. Mais l'UNICEF reconnaît qu'il faut plus d'argent pour former les gendarmes, les assistantes sociales et sensibiliser les populations sur le drame du trafic des enfants.

Interrogé par IPS sur la contribution des citoyens gabonais à ce combat, Anaclé Bissielo, un sociologue basé à Libreville, déclare : "La société civile gabonaise n'est pas aussi bien organisée que dans d'autres pays.

Concernant le trafic des enfants, tout le monde semble trouver son compte car c'est une pratique courante en Afrique de l'ouest que de faire participer les enfants très tôt aux tâches ménagères".

"Les Gabonais sont spectateurs et ils ont d'autres préoccupations sociales à résoudre que de s'élever d'une seule voix pour lutter contre ce trafic", ajoute Bissielo.

Le fléau a été illustré en avril 2001 par le navire – l'Etireno – battant pavillon nigérian, soupçonné de transporter 250 enfants destinés à un trafic. Refoulé du Gabon et après une escale au Cameroun, il avait accosté au port de Cotonou, au Bénin, avec 147 passagers dont 23 enfants âgés de cinq à 14 ans et 20 adolescents. Il était affrété par un commerçant béninois nommé Stanislas Abatan.