CONAKRY, 23 déc (IPS) – La nomination, début-décembre, du nouveau Premier ministre guinéen, Cellou Dalein Diallo, ne suscite pas un grand enthousiasme dans le pays, même si la population souhaite sortir de la grave crise économique qui frappe la Guinée depuis plusieurs années.
La Guinée a été prise de court par la démission surprise, en avril dernier, de l'ancien Premier ministre François Lonceny Fall, annoncée depuis l'étranger.
Oumar Sylla, un taximan de Conakry, la capitale guinéenne, se montre indifférent au changement de Premier ministre qui devrait pourtant impulser théoriquement une nouvelle dynamique au sommet de l'Etat guinéen, paralysé depuis longtemps par la maladie du président Lansana Conté.
"La nomination d'un nouveau Premier ministre ne change rien à ma situation. De toutes les façons, nous avons l'habitude de ce genre de manœuvre qui nous fait plus perdre du temps", déclare Sylla laconiquement à IPS.
Acculée par une inflation galopante, consécutive à la rupture de l'aide – d'une valeur de plus de 250 millions d'euros (environ 343,7 millions de dollars) – des partenaires extérieurs dont l'Union européenne (UE) et le Fonds monétaire international (FMI), la Guinée, second producteur mondial de bauxite (avec 17 millions de tonnes par an, derrière l'Australie), cherche ses marques.
La bauxite, dont ce pays d'Afrique de l'ouest détient le tiers des réserves mondiales connues, est la matière première raffinée en alumine, qui sert à la fabrication de l'aluminium métal.
"La nomination du nouveau Premier ministre ne peut pas changer les choses chez nous. Cellou Dalein Diallo aura peut-être les mains libres au départ, mais dès qu'il s'attaquera aux structures qui gangrènent le régime, il va être stoppé dans son élan", affirme le journaliste Mamadou Savané de l'hebdomadaire 'Le diplomate'.
Pour l'opposant Jean-Marie Doré, leader de l'Union pour le progrès de la Guinée (UPG), "les gens ne sont pas dupes. Ils savent pertinemment que le problème ne se limite pas au changement de Premier ministre. C'est le président Conté qui est responsable de la léthargie qui s'est installée au sommet de l'Etat".
"Conté est conscient qu'il faut qu'il cède le pouvoir maintenant. Son état de santé ne lui permet plus de gouverner normalement le pays. Nommer, dans ces conditions, un Premier ministre dont le poste n'est pas prévu par nos institutions – le régime guinéen est de type présidentiel – ne règle pas nos problèmes", a expliqué Doré à IPS.
Depuis décembre 2002, date de son admission dans un hôpital militaire au Maroc, le chef de l'Etat guinéen limite en effet ses apparitions en public et ne se rend plus à l'aéroport pour accueillir ses homologues.
Toutefois, si son état de santé était jugé critique l'année dernière – Conté avait même voté dans sa voiture pour l'élection présidentielle qu'il a remportée en décembre 2003 -, il semble s'être nettement amélioré depuis quelque temps, même si le président guinéen est limité dans ses mouvements.
Le secrétaire général du Parti de l'unité et du progrès (PUP), au pouvoir, Sékou Konaté, s'est pour sa part déclaré "très heureux" de la nomination de Diallo à la primature. "L'homme a la compétence et l'expérience qu'il faut pour réussir sa mission", a indiqué Konaté à IPS.
Selon Aboubacar Somparé, président de l'Assemblée nationale de Guinée – dauphin constitutionnel de Conté en cas de vacance du pouvoir -, la lutte doit être menée notamment au plan économique. "Mais pour y parvenir, il faudrait prendre des mesures énergiques contre la gabegie, les détournements de deniers publics et la corruption", a-t-il souligné dans son discours de clôture de la session budgétaire du parlement, cette année.
Ministre de la Pêche et de l'Aquaculture depuis février 2004, après avoir occupé pendant plus de sept ans la fonction de ministre des Travaux publics et des Transports, Diallo est un économiste de 51 ans qui a fait l'essentiel de ses études en Guinée.
Quatrième Premier ministre guinéen depuis que le président Conté est arrivé au pouvoir en avril 1984, Diallo hérite d'un lourd passif.
Le premier locataire de la primature, le colonel Diarra Traoré, a été passé par les armes en juillet 1985, après avoir été accusé de tentative de coup d'Etat. Le second Premier ministre, Sidya Touré, un opposant actuel, a été limogé sans sommation au bout de deux années de fonction, puis ouvertement combattu par Conté. Le troisième, Lonceny Fall, a rendu démission quelques mois seulement après sa nomination.
"Je ne vois pas comment Diallo pourrait s'en sortir avec tous les faucons qui gravitent autour du président Conté. Il faut savoir que Conté a érigé un système qui le dépasse maintenant et dont les barons tiennent les rênes.
Cellou (Diallo) va échouer", pronostique Doré qui est également l'un des porte-parole de l'opposition au sein du Front Républicain pour l'alternance démocratique.
Le nouveau Premier ministre a pour sa part annoncé qu'il comptait s'attaquer en priorité au problème endémique de l'électricité pour mettre fin aux délestages intempestifs qui plongent, dans le noir, la plupart des quartiers de Conakry. Les délestages ont commencé en Guinée depuis décembre 2002. Il compte également "relancer la coopération avec les partenaires extérieurs pour rééquilibrer la balance des paiements". La Guinée est privée de quelque 40 millions de dollars du FMI par an.
Plus de 40 pour cent de sa population de la Guinée (environ huit millions d'habitants) vit en dessous du seuil de pauvreté, avec moins d'un dollar par jour, et seulement 16 pour cent a accès à l'électricité, selon des statistiques fournies par la Banque mondiale en 2004.

