KIGALI, 9 juil (IPS) – La plupart des consommateurs de l'électricité connaissent chaque jour de longues heures de coupure du courant au Rwanda depuis bientôt trois mois à cause d'un rationnement.
La quantité d'énergie disponible est rationnée suite à une brusque baisse de rendement des deux principales centrales hydroélectriques qui fournissent la moitié de l'électricité consommée dans le pays. "A part les installations essentielles comme les hôpitaux, les aéroports et les services de sécurité, qui continuent à être servies 24 heures/24, tous nos autres abonnés doivent supporter ces délestages journaliers. C'est la seule façon de répartir équitablement l'énergie actuellement disponible, en attendant que la situation s'améliore", a déclaré à IPS, Walter Klotz, directeur de la compagnie semi-publique de distribution d'eau et de l'électricité, Electrogaz. Ce rationnement fait principalement le malheur des commerçants tenanciers des boucheries, charcuteries, poissonneries, salons de coiffure et autres débits de boisson. Ils avouent enregistrer, depuis le début du délestage, des pertes allant de 10 à 25 pour cent de leur chiffre d'affaires. "Nous sommes obligés de recourir chaque jour aux groupes électrogènes avec toutes les contraintes que l'on peut imaginer: les coûts de mazout et d'entretien, sans oublier que les moteurs ne peuvent souvent pas rester allumés pendant huit heures d'affilée sans être endommagés", se plaint Christine Kanakuze, patronne d'un salon de coiffure à Kigali, la capitale rwandaise.
Les prix de ces groupes électrogènes ont plus que doublé depuis le début de cette crise énergétique, celui du plus petit moteur étant passé de 80.000 à 150.000 francs rwandais (de 136 à 255,5 dollars US environ). C'est la plus grave crise énergétique que connaît le pays depuis son indépendance en 1962.
Les besoins actuels en électricité sont pourtant faibles, 45 mégawatts (MW) par an, 90 pour cent des 8,1 millions des Rwandais vivant dans le monde rural où on ignore l'électricité. Il n'existe pas de grandes usines de transformation pour consommer de grandes quantités d'énergie électrique. Deux des quatre centrales hydroélectriques produisent presque la moitié du courant consommé dans le pays. Il s'agit des barrages de Ntaruka et Mukunga construits sur le flanc d'une même colline, dans la province de Ruhengeri (nord du Rwanda), et alimentés par deux lacs "communicants" en amont et en aval de la colline. Au sommet, le principal lac, le lac Mulera, descend une canalisation d'eau qui, avant la crise, faisait fonctionner les trois turbines du barrage de Ntaruka qui produit 11,25 MW. Les mêmes eaux se jettent plus bas dans le lac Ruhondo, semi-artificiel, qui alimente les deux turbines du second barrage dit Mukungwa produisant 12,45 MW.
Dans la province voisine de Gisenyi, deux autres petites centrales, celles de Gisenyi et de Gihira, toutes deux alimentées par la même rivière Sebeya, produisent respectivement 1,19 et 1,86 MW. Ce qui porte la production nationale à 26,75 MW, qui couvre à peine plus de la moitié des besoins locaux.
Le Rwanda recourt habituellement à ses voisins pour combler le déficit. Il partage, avec le Burundi et la République démocratique du Congo (RDC), l'exploitation de la centrale hydroélectrique sur la Ruzizi 2, une rivière qui relie les lacs Kivu et Tanganyika dont les trois pays sont riverains. La Ruzizi 2 produit 43,8 MW dont 14,6 reviennent au Rwanda. Ceci ne suffit pas toujours pour satisfaire les besoins du pays, principalement pour la capitale Kigali qui a vu sa population doubler depuis 1994, passant de 300.000 à 600.000 habitants. Elle atteint environ un million si l'on y ajoute ceux qui viennent de la périphérie pour y travailler la journée, selon le recensement général de la population et de l'habitat, en 2002, dont les résultats ont été rendus publics en 2003.
Le génocide de 1994 est à l'origine de l'accroissement extraordinaire de la population de Kigali, avec les réfugiés qui rentraient d'exil et préféraient s'installer dans les villes, à Kigali principalement. Ensuite, l'insécurité dans les campagnes et les villes de l'intérieur, de 1994 à 1997, a provoqué des exodes massifs de populations vers la capitale.
Le Rwanda doit donc importer encore 3,5 MW de la centrale hydroélectrique de Ruzizi 1, en RDC.
Malgré ces difficultés d'approvisionnement, une mini-catastrophe écologique affecte, depuis début 2004, le rendement des barrages de Ntaruka et Mukungwa. Le lac Mulera, qui alimente ces deux centrales, a vu le niveau de ses eaux baisser à cause du tarissement progressif des ruisseaux qui s'y jetaient. "Le lit de ces ruisseaux est une vaste vallée marécageuse où les populations environnantes cultivent en dépit de toutes les mesures pour les en empêcher. D'où une forte évaporation des eaux qui alimentaient le lac", explique sous anonymat un fonctionnaire de la province de Ruhengeri. En fait, les autorités de base essaient de sensibiliser, depuis janvier 2004, les populations pour leur demander de quitter ces marais, car on ne peut pas les contraindre puisqu'il n'y a pas d'autres terres à leur offrir..
L'exploitation agricole de la vallée marécageuse canalise l'eau stagnante vers les cultures, provoquant un assèchement progressif.
Aussi à ce jour, le niveau du lac de Mulera a-t-il baissé de quatre mètres environ. Des eaux qui ne peuvent plus faire fonctionner qu'une de trois turbines de la centrale Ntaruka, le directeur de l'Electrogaz. La baisse des eaux du lac Mulera a entraîné une baisse proportionnelle de celles du lac de Ruhondo en aval qui, à leur tour, ne peuvent plus faire fonctionner qu'une des deux turbines de la seconde centrale de Mukungwa. En définitive, les deux barrages ne tournent plus qu'à moitié régime, selon Klotz.
"Même si on évacuait les paysans de la zone, pour les empêcher de cultiver dans ces marrais, il faudrait de nombreuses décennies pour que les affluents du lac Mulera se reconstituent pour faire remonter les eaux du lac", souligne à IPS, Claver Nsanzimana, membre de l'Association écologiste rwandaise.
La solution à la présente crise ne réside dès lors plus que dans la construction de nouvelles centrales hydroélectriques ou dans la recherche de nouvelles sources d'énergie.
"Nous comptons, pour cela, construire trois nouveaux barrages, augmenter aussi la capacité de la centrale de Ruzizi 2, que nous partageons avec le Burundi et la RDC, mais surtout sur l'exploitation du gaz méthane dont regorge le lac Kivu", déclare à IPS, Emmanuel Bizimana, secrétaire général au ministère rwandais de l'Energie et des Infrastructures.
Le premier barrage, sur la rivière Rukara, pourrait fournir 9,2 MW. Mais l'Etat ne dispose par encore des fonds pour sa réalisation.
La construction du deuxième barrage, d'une capacité estimée à 20 MW sur les chutes de la rivière Rusumo, est soumise, non seulement à une contrainte financière, mais également au préalable d'une entente avec la Tanzanie, puisque cette rivière est à la frontière des deux pays. De même qu'il faut une entente préalable avec le Burundi et la RDC pour lancer les travaux d'agrandissement de la Ruzizi 2 de façon à porter sa capacité à 220 MW. Plus hypothétique encore est le projet de construction du troisième barrage, d'une capacité estimée à 27,5MW, sur la rivière Nyabarongo qui traverse tout le pays pour aller se jeter dans le Nil via la rivière Akagera et le lac Victoria. Actuellement, l'utilisation de l'eau du fleuve Nil est régie par un accord de 1929 (révisé 30 ans plus tard) qui donne à l'Egypte et au Soudan le droit de déterminer si – et comment – d'autres Etats situés le long du fleuve et ses affluents devraient utiliser cette ressource. Les pays riverains du bassin du Nil : le Burundi, le Rwanda, la RDC, la Tanzanie, le Kenya, l'Ouganda, l'Ethiopie, l'Erythrée, le Soudan et l'Egypte.
Quant au gaz méthane, le lac Kivu, qui sépare l'est de la RDC du Rwanda, en a en réserve quelque 55 milliards de mètres cubes, dont 39 milliards économiquement exploitables, selon les études menées localement depuis 40 ans.
Les mêmes études assurent également que 55 millions de mètres cubes, produits annuellement, peuvent se transformer en 700 MW d'électricité. Ce qui permettrait de résoudre durablement les problèmes d'énergie électrique du Rwanda, et de toute la région. Mais l'exploitation de ce gaz suppose un investissement colossal sur plusieurs années que le Rwanda ne peut se permettre, selon des spécialistes. Il lui faut alors trouver des investisseurs internationaux capables de risquer leurs fonds dans une telle entreprise.
En attendant, le régime de rationnement journalier du courant électrique se poursuit dans tout le pays. Le gouvernement rwandais est à la recherche de financements pour ces projets qui nécessitent des investissements énormes, mais il n'a encore trouvé aucune promesse ferme.

