FREETOWN, 7 juil (IPS) – "C'est le jour que j'attendais, le jour où on obligerait quelqu'un à répondre de ce que les rebelles m'ont fait", a déclaré Jabati Mambu, un étudiant âgé de 20 ans, dont le bras droit a été amputé par les rebelles sierra léonais durant leur invasion de la capitale, Freetown, en janvier 1999.
"Je suis maintenant handicapé et j'ai perdu la meilleure partie de ma jeunesse", a ajouté Mambu, alors qu'a démarré, au début de cette semaine, le procès de trois hauts responsables du Front révolutionnaire uni (RUF).
"Les rebelles ont attaqué notre maison dans l'est de Freetown et ont enlevé mes deux sœurs après les avoir violées. Ils ont ensuite coupé mon bras à l'aide d'une machette peu tranchante. Je ne vais jamais pardonner à ces monstres et je ne serais satisfait que si la cour punit leurs leaders".
Le RUF, précédemment un mouvement rebelle, a terrorisé des parties de la Sierra Leone durant une guerre civile qui a fait rage pendant une grande partie des années 1990, alimentée et financée par des diamants illégalement vendus sur les marchés mondiaux.
La tendance du groupe à amputer des membres, notamment ceux des civils, est devenue sa marque déposée – et constitue l'une des raisons pour lesquelles trois responsables du RUF ont comparu pour la première fois, le lundi 5 juillet, devant un tribunal chargé de juger les crimes de guerre, établi à Freetown.
"Ces trois personnes inculpées de crimes de guerre sont des chiens de guerre et des diables de l'enfer. Le motif pour lequel ils combattaient était moins politique et beaucoup plus criminel", a déclaré David Crane, le procureur général du tribunal, lundi.
"C'est une histoire effrayante d'horreur, une entreprise criminelle conjointe qui s'étend au-delà de la Sierra Leone et a impliqué des acteurs extérieurs comme l'ancien président du Liberia, Charles Taylor", a noté Crane.
Au nombre des accusés, figurent Issa Sesay, qui a pris la tête du RUF lorsque son ancien leader – Foday Sankoh – a été arrêté en 2000. Le chef de la sécurité du groupe, Augustine Gbao, et Morris Kallon – également connu sous le nom de Bilai Kareem – sont les autres responsables qui passent en jugement cette semaine.
Ils répondent de 18 chefs d'accusation de crimes de guerre comme des homicides volontaires, des actes de violence sur la population civile, la violence sexuelle et les enlèvements – et l'utilisation des enfants soldats.
Alors que tous les trois ont clamé leur innocence, ils ont également contesté au tribunal le droit de les juger – et ont dit qu'ils porteraient l'affaire devant la Cour suprême de la Sierra Leone.
Le tribunal chargé de juger les crimes de guerre, qui a le soutien des Nations Unies, est financé par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis. Il a été créé en 2000, et obéit aux lois nationales et internationales. Son personnel se compose également de juristes de la Sierra Leone et d'autres Etats de l'ONU.
"C'est une question constitutionnelle. Je ne vois pas comment ce tribunal peut être au-dessus même de la Cour suprême du pays", a indiqué mardi à IPS, un avocat assurant la défense de l'un des accusés.
Mais, Sieh Mansaray – comme Mambu – se réjouit du procès. Il était allé chercher de la nourriture dans Kono, une ville de l'est de la Sierra Leone, riche en diamant lorsqu'il a rencontré le RUF, en 1998. "Ils nous ont alignés en rang, 24 au total. Douze d'entre nous avaient été amputés et le reste fusillés. Les rebelles nous ont ensuite dit d'aller voir le président Kabbah pour qu'il nous fixe nos membres parce que nous avons voté pour lui", a-t-il indiqué à IPS.
Ahmad Tejan Kabbah a été élu président de la Sierra Leone en 1996, mais a été déposé l'année suivante par un groupe d'officiers de l'armée et de membres du RUF. L'intervention des troupes régionales a permis son retour au pouvoir une année plus tard – mais en janvier 1999, le RUF a réussi à réoccuper des parties de Freetown.
Malgré le déploiement des troupes onusiennes de maintien de la paix pour faire respecter l'accord de paix signé plus tard cette année, les troubles ont persisté. La fin de la guerre civile de la Sierra Leone n'a été déclarée qu'en janvier 2002.
Le tribunal est la seule cour pour crimes de guerre opérant dans le pays où les abus en question se sont produits. Son mandat est de juger des individus qui porteraient la plus grande responsabilité pour les atrocités perpétrées en Sierra Leone depuis novembre 1996, lorsque Kabbah avait signé son premier accord de paix avec le RUF.
A ce jour, la cour a inculpé 13 personnes, au nombre desquelles Charles Taylor qui est actuellement en exil au Nigeria. Taylor est accusé d'être principalement responsable des crimes de guerre en Sierra Leone, pour son rôle dans l'armement des rebelles en échange de "diamants de guerre".
Les autres accusés sont issus d'une milice connue sous le nom de "kamajors", qui a soutenu le gouvernement durant la guerre, et du Conseil révolutionnaire des forces armées : la junte qui a renversé Kabbah en 1997.
L'ancien chef du conseil, Johnny Paul Koroma, est également recherché par la cour.
Les décès du fondateur du RUF Sankoh et de son tristement célèbre commandant en chef, Sam "Mosquito" Bockarie, l'année dernière, a amené certains à penser que les audiences de la cour n'avaient plus leur raison d'être. Ces hommes étaient considérés comme deux des principaux architectes de la destruction en Sierra Leone.
La santé de Sankoh s'est dégradée après son arrestation pour accusations de crimes de guerre, et il est mort de causes naturelles. Bockarie a été tué en combattant dans la guerre civile du Liberia.
James Conteh, un conducteur de taxi à Freetown, demande : "S'ils ne peuvent pas mettre la main sur Taylor – ensuite localiser et arrêter Johnny Koroma – quelle est alors l'utilité du tribunal?" La porte-parole de la cour Alison Cooper a indiqué à IPS mardi que le tribunal faisait tout son possible pour traduire en justice Taylor.
Toutefois, la cour ne peut que demander au Nigeria de livrer Taylor – et non l'obliger à le faire.
A ce jour, Abuja n'a montré aucun empressement à cet égard – bien que deux Nigérians aient demandé à un tribunal de leur pays de revoir le droit d'asile de Taylor.

