JOHANNESBURG, 5 juil (IPS) – La fuite des infirmiers et médecins d'Afrique du Sud et d'autres Etats africains – a pendant longtemps été une source de préoccupation pour les gouvernements de ces pays. Et, l'avènement du SIDA a aggravé les craintes relatives aux effets de cette migration.
IPS n'a pas pu obtenir, du département de la Santé d'Afrique du Sud, des commentaires sur la question. Toutefois, des statistiques de la Revue médicale britannique indique que dans la période 2001/2002, 2.114 infirmiers ont quitté l'Afrique du Sud pour la Grande-Bretagne, (une hausse par rapport aux 599 en 1998/1999). Le tableau pour 2001/2002 a été moins dramatique, mais toujours préoccupant, pour des Etats ailleurs sur le continent.
Environ 470 infirmiers ont quitté le Zimbabwe, tandis que 432 ont quitté le Nigeria. Le Ghana a perdu 195 infirmiers qui sont partis en Grande-Bretagne, la Zambie 183 et le Kenya 155. Les agents de santé qui partent pour des cieux plus cléments en Europe peuvent toucher des salaires substantiellement plus élevés que ce qu'ils gagnent dans leurs pays d'origine.
Les gouvernements africains, mettant en exergue la multitude de besoins qui réclament de l'attention, pourraient dire qu'ils n'ont pas d'argent pour faire la compétition avec ces salaires. Plusieurs sont également en train de suivre des programmes imposés par le Fonds monétaire international et d'autres institutions financières qui fixent des limites pour les dépenses publiques.
Tout ceci pose la question de savoir si les agences donatrices et les organisations non gouvernementales (ONG) devraient ou non commencer par compléter les salaires des agents de santé pour les retenir en Afrique du Sud, et dans d'autres pays africains.
Ceci pourrait impliquer un départ sensible dans des domaines de responsabilité que ces groupes se sont traditionnellement fixés.
Toutefois, il semble évident que la 'fuite des cerveaux' des membres du personnel médical est autant un problème pour les ONG qui travaillent pour contenir le SIDA et autres maladies, que pour les gouvernements. Peu importe jusqu'ou où vont descendre les prix des anti-rétroviraux, les bénéfices de ces réductions risquent d'être sapés s'il n'y a pas suffisamment d'agents de santé, bien-formés pour administrer les médicaments.
"Si les donateurs veulent atteindre une petite partie de l'objectif qu'ils se sont fixé, ils auront besoin des personnels de santé pour s'assurer que toutes les interventions de soins de santé sont effectuées", affirme Lucy Gilson, un chercheur au Centre de politique sanitaire à l'Université de Witwatersrand dans la capitale économique de l'Afrique du Sud, Johannesburg.
IPS a envoyé plusieurs requêtes d'appréciations sur cette question à diverses agences donatrices et ONG, y compris le Fonds mondial pour le SIDA, la tuberculose et le paludisme, l'Organisation mondiale de la santé et Oxfam. Toutefois, aucun de ces groupes n'a semblé vouloir mentionner par écrit leurs points de vue. Une partie de cette réticence peut provenir du fait qu'un effort, fait avec les meilleures intentions pour compléter les salaires de l'Etat, pourrait s'enliser dans la politique politicienne.
Comment une agence donatrice pourrait-elle justifier la prise en charge des pénuries de personnel dans un pays où les achats d'armes se poursuivaient – ou bien dans un pays où la corruption endémique réduisait visiblement les ressources financières qui pourraient être autrement allouées aux questions sanitaires? Certains commentateurs ont également indiqué qu'un débat sur ce type d'intervention est stérile, parce que l'efficacité des agences donatrices dépend, en partie, du fait qu'elles sont manifestement perçues comme ne devant pas s'ingérer dans les affaires internes des Etats qu'elles assistent.
Toutefois, Gilson ne pense pas que les agences et ONG "seront complices" de la mauvaise gouvernance en augmentant les salaires des médecins et infirmiers : "Si elles font des paiements directs aux individus, le problème de gouvernance serait le leur, et non celui du gouvernement".
L'autre aspect de cet argument est que les financements des salaires par des bailleurs pourraient ne pas durer sur le long terme. Damaria Senne, chargé de communications de 'Charities Aid Foundation Southern Africa' (CAFSA, Fondation caritative d'aide en Afrique australe), a dit à IPS que jusque-là, il n'y avait eu aucune discussion formelle relative à l'octroi, par les donateurs, de fonds spécifiquement destinés aux salaires des personnels de santé. "Mais j'ai entendu des commentaires à des conférences et rencontres où des gens et organisations se sont plaints amèrement de la réticence des donateurs à financer les coûts de l'administration et des salaires (pour des projets d'aide)". (La CAFSA est une organisation à but non lucratif qui fournit une expertise financière et autre assistance aux ONG).
Senne a ajouté que les bailleurs limitaient parfois les allocations – réservées à l'administration des projets et aux salaires – à 20 pour cent du total du programme d'aide, laissant ces projets en sous-effectif.
Les bas salaires ne sont cependant pas la seule raison pour laquelle les infirmiers cherchent des emplois à l'étranger, comme le souligne Thembi Mngomezulu, négociateur principal de l'Organisation démocratique des infirmiers d'Afrique du Sud.
Dans un entretien avec IPS, elle a indiqué que certains étaient à la recherche d'une aventure dans le travail dans un pays étranger. D'autres ont quitté à cause des conditions de travail médiocres ou précaires, de la mauvaise gestion, d'un manque d'opportunités de formation – et du sentiment que la profession d'infirmier offrait peu de choses sur la voie de l'avancement de carrière à long terme. Mngomezulu croit que le financement des donateurs pourrait être utilisé pour donner des motivations occasionnelles aux infirmiers – plutôt qu'un supplément permanent à leurs salaires.
"Les salaires doivent être maintenus une fois instaurés, le financement étranger constituera par conséquent un défi spécial à cet égard", a-t-elle dit à IPS. "Toutefois, des allocations spéciales peuvent être introduites pour attirer certaines compétences vers des domaines mal desservis".
Gilson est d'avis que l'insatisfaction des agents de santé s'étend bien au-delà de la question de ce qui est dans leur fiche de paie. "Cela a rapport à ce qui donne aux gens un sentiment de vocation et un objectif, en les amenant à se sentir appréciés et en reconnaissant leur dur labeur. Tous ces éléments sont importants – même si c'est à degrés divers pour différentes personnes", estime-t-elle.
Ceci complique la question de l'augmentation des salaires pour retenir le personnel. "Des salaires plus élevés seraient probablement un facteur, mais quel niveau d'augmentation est nécessaire, nous ne le savons pas", souligne Gilson. Elle ajoute que des augmentations qui mettent l'Afrique du Sud et d'autres Etats africains sur le même plan que les pays européens ne sont pas nécessaires. Ceci parce que le coût de la vie en Afrique est généralement moins élevé que celui des pays européens, "ainsi vous devriez pouvoir acheter plus avec votre salaire ici que là-bas".

