SANTE-AFRIQUE: La polio atteint le Darfour, au Soudan, accablé par le conflit

GENEVE, 23 juin (IPS) – La propagation de la poliomyélite du Nigeria vers la région assiégée de l'ouest du Soudan, le Darfour, alimente des craintes selon lesquelles l'Afrique occidentale et l'Afrique centrale sont au bord de la pire épidémie de polio depuis des années.

La forte alerte donnée par l'Initiative mondiale pour l'éradication de la polio, une alliance internationale d'organisations publiques et privées, a attiré l'attention sur le rapport de paralysie affectant un enfant dans le Darfour et une forte augmentation de nouveaux cas au Nigeria.

Les populations de la région du Darfour -ébranlées au Soudan par la violence ethnique qui préoccupe la communauté internationale avec la crainte d'un probable génocide ciblant les Fur, les Masaalit et les Zaghawa — souffrent de graves problèmes alimentaires et sanitaires.

Mais comme le reste des 33 millions d'habitants de ce pays, ils n'avaient pas vu un cas de polio durant les trois dernières années.

Environ un million de personnes, déplacées par la violence dans le Darfour, sont menacées par la famine.

Ce nouveau cas de polio "est une tragédie pour les enfants de la région, déjà touchés par de multiples tragédies", déclare Kul Gautman, directeur exécutif adjoint de l'UNICEF (Fonds des Nations Unies pour l'enfance).

Au Nigeria, avec une population de plus de 120 millions d'habitants, 257 enfants ont souffert de paralysie liée à la polio depuis la suspension des campagnes de vaccination dans sa région septentrionale à la fin de l'année dernière.

Dans le nord du Nigeria, les enfants ne reçoivent toujours pas systématiquement le vaccin anti-polio et sont largement sans protection, selon David Heymann, porte-parole du directeur de la division éradication de la polio à l'Organisation mondiale de la santé (OMS).

"La polio est en train d'être exportée du Nigeria vers d'autres pays d'Afrique de l'ouest et du centre où les niveaux de protection pour la polio sont très bas.

Et en conséquence, 10 pays (dans ces régions) et un en Afrique australe et le Botswana ont maintenant la polio qui a été exportée du Nigeria", affirme Heymann.

"Ceci fait courir un risque de polio à approximativement 74 millions d'enfants, et ceux qui ne sont pas vaccinés sont exposés, bien sûr, à un plus grand risque", a déclaré l'expert de l'OMS.

En plus de l'OMS, l'Initiative mondiale pour l'éradication de la polio inclut l'UNICEF, les Centres américains de lutte contre la maladie et le Rotary international.

L'alliance avait espéré éradiquer la maladie d'ici à la fin de cette année.

A la fin de 2003, le virus causant la maladie était endémique dans six pays seulement : le Nigeria, avec 335 cas enregistrés l'année dernière, l'Inde avec 225, le Pakistan avec 103, le Niger avec 40, l'Afghanistan avec huit cas et l'Egypte avec juste un cas. Malgré le nouveau panorama décrit par des experts à Genève mardi, l'éradication des nouveaux cas d'ici à la fin de 2004 est toujours possible, "mais cela nécessitera des efforts extraordinaires", a indiqué Gautman, le responsable de l'UNICEF.

La stratégie pour combattre l'épidémie est "de mettre en place une barrière immunologique, un mur pour empêcher la propagation du virus du Nigeria vers ces parties de l'Afrique qui sont devenues des (régions) sans polio", a déclaré Bruce Aylward, coordonnateur mondial de l'Initiative mondiale.

Parmi les nouvelles alarmantes mardi, il y avait "les données sur la mise en séquence génétique démontrant que le poliovirus venant du nord du Nigeria s'est propagé jusqu'au Soudan, c'est-à-dire, au delà du Tchad où nous avions espéré qu'il pouvait être contenu", a ajouté Aylward.

Par ailleurs, "il s'est propagé dans le sud jusqu'en République centrafricaine, ce qui veut dire que le virus est une fois encore aux frontières du Congo, qui a été l'un des plus grands succès des programmes d'éradication en terme d'interruption de la transmission en 2000".

Un autre facteur de grande préoccupation est que 60 nouveaux cas ont été confirmés au Nigeria. "C'est le plus grand nombre que nous ayons jamais enregistré en une seule semaine presque dans un quelconque pays au cours de ces dernières années, ce qui amène le Nigeria à 257", a-t-il souligné.

"Et ce qui est beaucoup plus alarmant maintenant, c'est que nous voyions des milliers d'enfants paralysés à travers l'Afrique occidentale et centrale à un moment où cette maladie devrait être éradiquée", a déclaré le responsable de l'initiative anti-polio.

Ce qui est peut-être beaucoup plus inquiétant encore que la vitesse et la manière dont la maladie se propage, c'est le fait que les pays où il y a de nouveaux cas aient des programmes de vaccinations très faibles, souvent avec juste 50 pour cent de taux de couverture pour la population à risque.

L'Initiative mondiale pour l'éradication de la polio propose de mettre en oeuvre son plan d'urgence en octobre et en novembre afin de vacciner jusqu'à 74 millions d'enfants dans 22 pays africains.

"Ceci nécessitera 100 millions de dollars supplémentaires au cours des deux prochaines années, et 25 millions de cette somme d'ici août si nous voulons limiter les dégâts" de cette épidémie de polio, a déclaré Aylward.

Par rapport à la collecte des fonds auprès des donateurs publics et privés, Heymann a signalé que certains pays islamiques ont pris davantage conscience de la menace que constitue la maladie et sont des donateurs potentiels.

Le responsable de l'OMS a fait remarquer que "cinq des six pays qui sont toujours endémiques à la polio sont membres de l'organisation des pays islamiques", comme le sont 18 des 22 pays qui prendraient part aux campagnes de vaccination d'octobre et de novembre.

Ceci n'a pas échappé à la déclaration de l'Organisation de la conférence islamique qui, en octobre 2003, a approuvé une résolution sur l'importance de la solidarité entre les pays islamiques dans la lutte contre la polio, a ajouté Heymann.

"Et la semaine dernière seulement, à Istanbul, au cours d'une rencontre qui fait suite à celle d'octobre, les pays islamiques ont voté la deuxième résolution sur la polio, encourageant de nouveau les membres de la Conférence islamique à apporter un soutien technique ou financier aux activités d'éradication de la polio dans le monde entier", a indiqué le responsable de l'OMS.