POPULATION-CAMEROUN: Des filles recherchent des maris via Internet pour émigrer vers l'Europe

YAOUNDE, 22 jan (IPS) – Beaucoup de filles camerounaises recherchent, à travers Internet, non pas de l'information, mais des partenaires pouvant les aider, par le biais du mariage, à émigrer vers l'Europe.

Dans les grandes villes du Cameroun, en particulier dans la capitale Yaoundé et la métropole portuaire Douala, les cybercafés vivent au rythme des entrées et sorties des jeunes filles. Constituant près de 80 pour cent de la clientèle des cybercafés, au grand bonheur des propriétaires qui n'hésitent pas à leur adjoindre des guides pour leurs recherches, les jeunes filles fréquentent, de jour comme de nuit, ces centres connectés à Internet. "En réalité, le rêve de ces jeunes filles, c'est de se rendre en Europe, d'y travailler et de subvenir aux besoins de leurs familles restées dans la misère au Cameroun. Elles ne reculent devant aucun obstacle, même si on rapporte que bon nombre d'entre elles finissent dans les circuits de la prostitution", a confié la semaine dernière, à IPS, Séverin Cécile Abéga, sociologue et enseignant à l'Université de Yaoundé I.

Corine Akamba, élève de quatrième à Yaoundé, habituée des recherches de mari sur Internet, a déclaré à IPS : "Mes parents ne peuvent pas me donner de l'argent pour aller surfer. Je suis obligée de me mettre à la rue pour me faire l'argent des heures du Web (Internet). Des filles comme moi ont quitté le pays grâce au Net et échappé à la misère. Pourquoi n'y arriverais-je pas aussi?", demande-t-elle. "Des associations de défense des droits de l'Homme nous ont saisi de ce qu'il est temps pour le ministère d'étudier les possibilités de moralisation et de sensibilisation des jeunes filles sur ce phénomène qui prend de l'ampleur chaque jour", a indiqué Catherine Bakang Mbock, ministre de la Condition féminine. "C'est vrai qu'on ne peut empêcher à ces filles l'accès aux cybercafés, mais il me semble que la recherche effrénée des maris sur Internet au détriment de l'école, est une attitude à combattre". "Mon département ministériel étudie en ce moment, avec celui des Affaires sociales, des stratégies nécessaires pour amener les filles à s'intéresser à autre chose que de s'adonner à l'idée d'un hypothétique mariage à l'étranger. Il y a certes la pauvreté et la misère qu'on avance pour justifier la ruée des jeunes filles vers les cybercafés. Là, nous les comprenons, mais nous ne pouvons encourager ces attitudes qui détournent nos sours de l'essentiel qui est avant tout leur éducation et leur insertion dans la vie socioprofessionnelle", a-t-elle poursuivi.

Poussées par le succès de quelques-unes qui ont par le passé réussi à se trouver un mari blanc et qui inondent leurs congénères des photos de leur nouvelle vie en Europe, les jeunes filles camerounaises ont littéralement envahi les cybercafés, parfois encouragées par les parents pour certaines, et, mues par l'obstination et la volonté de trouver, à leur tour, un mari en Europe et de l'y rejoindre coûte que coûte.

"Marguerite Owona, une fille qui passait toutes ses journées dans ce cybercafé, il y a deux ans, est revenue en décembre dernier. Belle, riche, elle roulait dans sa voiture Mercedes. Elle est revenue nous voir et a distribué de l'argent aux gens. Elle fait les papiers à son frère aîné pour lui permettre de quitter le pays", déclare Eric Ngon, gérant d'un cybercafé.

"Dès qu'elles ont la chance d'avoir des correspondants qui leur promettent le mariage, ces filles, munies des photos de leurs futurs maris, vont consulter les charlatans", affirme Laurent Mpondo, gérant de cybercafé à Yaoundé. "L'objet de cette visite chez les charlatans", explique-t-il, "c'est d'obtenir une potion magique propre pouvant leur permettre d'envoûter leurs correspondants". Certaines réussissent leur coup tandis que d'autres échouent après s'être fait correctement ruiner par des charlatans et marabouts. Aux unes, les maris blancs viennent les chercher ici au pays pour les emmener en Europe, tandis que d'autres ont peu de chance. Leurs correspondants blancs leur promettent de venir les chercher, mais ils ne viennent jamais. "On a l'impression que ces Blancs-là se moquent de ces jeunes filles et veulent seulement les amener à utiliser Internet", ajoute Mpondo.

La compétition pour aller en Europe grâce à Internet est aujourd'hui très serrée au Cameroun. Il y a beaucoup de candidates à l'émigration, et très peu de correspondants sérieux. Les "filles d'Internet" se font alors des coups bas. "Elles se volent des adresses et s'épient chaque fois. D'où le climat de méfiance qui règne parmi ces filles qui se connaissent généralement toutes, se fréquentent et se contrôlent mutuellement", indique Alain Mouamba, chargé des programmes à l'organisation non gouvernementale Catholic Relief Services.

Mais aujourd'hui, elles réalisent que le mariage par Internet n'est qu'une question de chance. "Je sais que c'est le loto, mais je ne peux pas cesser de faire des recherches ou d'envoyer des courriers électroniques à mes correspondants. Un jour, la chance me sourira", affirme Céline Elombat.

"Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir", observe-t-elle.