NAIROBI, 9 jan (IPS) – Des groupes de défense des droits au Kenya sont confrontés à un problème considérable, celui de persuader le gouvernement de Mwai Kibaki à adopter une Commission vérité, justice et réconciliation.
Un groupe de travail, nommé par le gouvernement l'année dernière suite aux pressions de la société civile, a révélé que 90 pour cent des Kényans soutenaient la formation de la Commission vérité, justice et réconciliation (TJRC).
Mais le gouvernement, qui a reçu les conclusions du groupe de travail en septembre 2003, semble tarder à se satisfaire les exigences de création de la commission.
Selon des militants des droits, l'établissement d'une TJRC protégera contre de futurs abus. "Elle exercera, sans aucun doute, un effet dissuasif puisqu'elle fera la lumière sur les crimes contre l'humanité passés et nommera même les auteurs", a fait remarquer Wangui Mbatia du Réseau kényan des droits humains.
Elle a souligné qu'une commission réconciliation était nécessaire pour amener la guérison dont on a grand besoin, notamment parmi les rescapés de torture.
Les remarques de Mbatia arrivent à la suite d'un rapport préliminaire publié le 19 décembre, exposant les violations des droits humains au Kenya.
Le "Rapport sur la situation de la torture' a enregistré 294 cas de torture au cours de la seule année de pouvoir du président Kibaki, contre 100 cas dans la même période en 2002.
Sur les 294 cas, "90 pour cent des préjudices établis ont été causés par des coups avec des objets contondants durant la détention provisoire".
Vingt-cinq suspects ont succombé plus tard à l'hôpital, indique le rapport, compilé par 'l'Unité médico-légale indépendante' (IMLU), une organisation non gouvernementale (ONG) basée à Nairobi.
Le président Kibaki, qui a gagné les élections sur la liste de la Coalition nationale Arc-en-ciel (NARC), a succédé à Daniel Arap Moï le 31 décembre, 2002. Dans son discours d'investiture, il avait promis de respecter les droits de l'Homme et de mettre fin à la culture de l'impunité, à la répression politique et civile qui avait caractérisé le règne de Moï, pendant 24 ans.
"Toutefois, depuis que la NARC est venue au pouvoir, il y a eu des tensions sous-jacentes qui indiquent que l'administration de Kibaki n'est pas, après tout, différente de celle de son prédécesseur", a affirmé Evans Wafula de l'IMLU.
La torture est infligée une fois qu'une personne est arrêtée et placée en garde à vue. "Environ neuf suspects ont été torturés et tués en détention, tandis qu'au moins une personne a été retrouvée exécutée alors qu'elle était toujours menottée et jetée au bord de la voie", indique le rapport de l'IMLU.
"Il y a beaucoup de meurtres inexpliqués commis par la police, des décès en détention et d'autres abus. Ceci se passe parce que ces incidents ne sont pas considérés comme des abus systématiques", a souligné Mbatia.
"La torture peut ne pas être toujours soutenue par l'Etat, mais c'est un fait qui montre que très peu de choses sont faites par le gouvernement pour contenir les abus de la police", a-t-elle indiqué à IPS dans un entretien.
Des efforts pour recueillir, depuis la semaine dernière, les commentaires des responsables gouvernementaux ont été vains.
Des militants des droits humains ont mis en garde contre une intensification des cas de torture si le gouvernement ignorait les appels à la création d'une TJRC.
"C'est la seule façon dont le pays peut aller de l'avant. Même s'il faut faire une distinction claire entre vérité et réconciliation, et châtiment", a observé Ababu Namwamba le Cabinet de justice, une ONG qui fait campagne pour l'égalité.
"Si nous empruntons la voie de la vengeance, nous mettrons le feu au pays, un feu que nous ne pourrons pas éteindre. Nous voulons la justice avec un visage humain; connaître la vérité, localiser avec précision les auteurs.
C'est un processus pénible, mais cela favorisera la guérison nationale.
Nous devons suivre les traces de l'Afrique du Sud", a-t-il ajouté.
Une Commission vérité et réconciliation a été créée en Afrique du Sud en 1995 pour examiner les graves violations des droits humains, commises par le régime de l'apartheid, qui a dirigé le pays pendant des décennies jusqu'en 1993.
Sous la présidence de l'ancien archevêque anglican du Cap, Desmond Tutu, la commission a recommandé la réparation pour les victimes.
"Si nous choisissons la justice punitive, nous encouragerons une culture de la violence ou du tac au tac dans les générations à venir. Nous devons examiner toutes ces questions objectivement avec, au devant de la scène, le pardon et la réconciliation", déclare Monalisa Wanjala, une femme d'affaires à Nairobi.
L'idée d'une commission vérité au Kenya est née en février 2003 lorsque les chambres de torture à Nairobi ont été ouvertes au public. Elles étaient utilisées pour faire taire les dissidents politiques durant l'ancien régime du président Moï.
Environ 2.000 personnes auraient été torturées dans les chambres, un quart d'entre elles serait mort, selon les rapports de groupes de défense des droits.

