WASHINGTO, 10 juin (IPS) – Le département d'Etat américain, dans
sa
première importante déclaration de politique générale depuis la
mort du chef
de l'Etat nigérian, le général Sani Abacha, a demandé mardi au
nouveau
gouvernement de restaurer un "régime civil et démocratique" dès
le 1er
octobre 1998.
"Nous souhaitons qu'il y ait là-bas une transition crédible,
transparente
et exclusive", a déclaré le porte-parole James Rubin. Ce dernier
a énoncé
trois critères suivant lesquels cette transition pourrait se
réaliser. Les
critères sont :
– La libération des prisonniers politiques
– Le respect des libertés fondamentales d'expression et de
rassemblement
– Le retour de l'armée nigériane à son "rôle légitime de force
armée
professionnelle engagée à défendre la Constitution et le régime
civil".
Rubin ajoute que Washington considère le successeur d'Abacha, le
chef d'Etat
major des armées, le général Abdusalam Abubakar, comme un "soldat
chevronné
bien respecté . . . qui tient l'occasion historique d'ouvrir le
processus
politique, et d'instituer une transition rapide et crédible vers
un régime
civil démocratiquement élu".
Les activistes ont eu ici une réaction mitigée face à la
déclaration de
l'administration. Tout en félicitant Washington d'avoir fixé un
ultimatum
pour la transition, ils se sont dits déçus par le fait qu'il ne
préconise
pas un dialogue entre le gouvernement et les groupes de défense de
la
démocratie en vue de l'élaboration d'un accord sur le processus.
"Tant que le processus n'inclura pas les forces démocratiques,
l'actuelle
transition ne peut pas être sauvée", a déclaré Adotei Akwei,
expert
d'Amnesty International USA. "Même s'ils laissaient les partis
choisir
leurs propres candidats, les partis eux-mêmes et la façon dont ils
ont été
formés (sous le règne d'Abacha), ne sont pas légitimes".
Une large coalition des exilés nigérians, le Mouvement
démocratique national
(NDM), a également préconisé l'annulation de l'actuel programme de
transition. Il souhaite qu'un gouvernement d'union nationale soit
formé pour
convoquer une conférence nationale qui définirait son propre
programme de
transition. Il a aussi suggéré que Moshood Abiola, le présumé
gagnant des
élections présidentielles annulées de 1993, qui a été emprisonné
par Abacha
depuis 1994, joue "un rôle prépondérant" dans le gouvernement
intérimaire.
Dans un communiqué rendu public mardi dernier, un officier
supérieur de
l'armée nigériane a déclaré que le nouveau gouvernement entend
respecter le
nouveau calendrier qui s'achèverait par un transfert du pouvoir à
un
gouvernement civil élu le 1er octobre prochain. Dans son message
adressé à
la nation mardi soir, Abubakar lui-même a signalé qu'il
s'engageait
entièrement à respecter le programme de transition socio-politique
de
l'administration du général Sani Abacha, et qu'il fera tout pour
en assurer
une bonne et entière mise en application".
Il a également lancé ce qu'il a appelé un "appel fervent" à la
communautéernationale pour sa compréhension et sa coopé
ration.
"Le Nigeria exige une franche audience, un engagement constructif
et non
l'isolement", a dit Abubakar. Mais, il n'a pas évoqué le sort des
centaines
de prisonniers politiques détenus par le régime d'Abacha y compris
les
principales personnalités de l'opposition telles que Moshood
Abiola. Il n'a
pas non plus précisé comment l'actuel processus de transition
ainsi que les
élections, seraient organisés.
Néanmoins, les autorités américaines ont annoncé qu'elles étaient
flattées
par la promesse d'Abubakar de respecter l'ultimatum du 1er octobre
pour
transférer le pouvoir. "Nous saluons l'engagement à respecter le
calendrier
du transfert" a souligné un fonctionnaire du département d'Etat
avant
d'affirmer cependant qu'une telle transition ne peut être
"crédible" que
si le régime prend d'autres mesures pour organiser des élections
libres et
transparentes.
Son appel à la communauté internationale a aussi été bien
accueilli car cela
représente un contraste par rapport au mépris d'Abacha pour la
diplomatie et
l'opinion internationale. "Nous pensons qu'il sera plus ouvert à
la
discussion", a prédit un haut responsable.
L'administration du président Bill Clinton, dont la politique vis-
à-vis
d'Abacha a souvent été ambiguë, se demande s'il faut essayer
d'envoyer une
délégation pour rencontrer Abubakar au cours des prochaines
semaines afin
d'expliquer plus clairement ce qu'il espère que le régime fera
pour assurer
une bonne transition et mettre fin à l'isolement du Nigeria sur
l'échiquier
politique international.
"Nous voudrions exprimer clairement nos points de vue au
gouvernement
nigérian, dès que possible", a annoncé Rubin. "L'avènement d'un
nouveau
dirigeant donne l'occasion aux Nigérians d'autoriser une telle
mission, et
cela est certainement pris en compte".
"En tant que telle, une déclaration est trop loin d'avoir
beaucoup
d'impact", pense Salih Booker, directeur du conseil des relations
internationales pour l'Afrique. "L'administration devrait
s'engager de
façon plus tangible", estime-t-il.
Les autorités américaines disent qu'elles croient que parmi tous
les
officiers militaires en lice, Abubakar est peut-être mieux placé
pour
initier des réformes et rassembler les différentes factions de
l'armée en un
creuset. Il a été formé aux Etats-Unis et en Grande Bretagne et,
en tant que
membre d'un groupe ethnique minoritaire originaire de la région
septentrionale dominée par les Haoussas, il peut avoir de bonnes
relations
avec les officiers yorouba dont la plupart ont été purgés par
Abacha
(Haoussa) au cours de ces derniers mois, ont rapporté les
officiels américains.
"Au moment de sa mort, Abacha était un homme très isolé, c'était
même un
paranoïaque", de l'avis d'un fonctionnaire. "Abubakar a toujours
été plus
attachant et ouvert, à notre souvenance".
"La nomination d'Abubakar à la tête du gouvernement intérimaire,
est tout à
fait bonne", selon Peter Lewis, spécialiste du Nigeria dans une
université
américaine. "Il est circonspect et relativement bien éduqué, en
plus il
semble avoir des idées assez encourageantes sur la responsabilité
de l'armée".
Toutefois, d'autres sont plus prudents. Mobolaji Aluko, président
du NDM,
enseignant à la Howard University, a révque Abubakar n'était pas
un
personnage bien connu. Nous savons qu'il est l'ami de l'ancien
président
Ibrahim Babanguida "qui avait aussi promis de mettre en
application un
programme de transition vers un régime civil, mais il a annulé les
élections
remportées par Abiola en 1993. "Il n'est pas un saint", à en
croire Aluko.

