POLITIQUE-LIBERIA: Les jours du président Taylor au pouvoir sont comptés

MONROVIA, 10 juil (IPS) – Pour les 3,5 millions d'habitants du Liberia, il n'y a plus beaucoup de doute à ce sujet : Charles Taylor, l'homme fort ou l'ennemi commun, est proche de la fin de son pouvoir. Avec la prise du port de Monrovia, les rebelles flanquent un coup stratégique et psychologique au leader libérien.

Une rébellion, qui a commencé il y a quatre ans comme une guérilla à une petite échelle, s'est répandue – après avoir survécu à une période sinistre d'offensives massives – dans ce qui est aujourd'hui une série d'attaques dévastatrices au cours desquelles les forces de Taylor sortaient de leur garnison puissamment fortifiée dans le pays.

Les rebelles de Libériens unis pour la réconciliation et la démocratie (LURD), soutenus par la Guinée, étaient prêts à prendre la ville tentaculaire lorsque le président américain George W. Bush a exigé la démission de Taylor – une exigence principale des rebelles – "pour éviter un autre bain de sang".

Les rebelles se sont retirés de la capitale. Maintenant, tout ce qui reste sous le contrôle du gouvernement est un cinquième du pays, y compris Monrovia selon les travailleurs humanitaires.

Taylor fait face aussi à une pression interne. Dans l'épisode récent, des centaines de manifestants anti-gouvernementaux – la plupart étant des déplacés à la recherche de la sécurité dans les bâtiments des écoles, églises, mosquées et des structures en chantier de la ville – ont défié les armes pour la seconde fois en courant la semaine dernière lorsqu'ils sont descendus dans les rues scandant : "Taylor doit partir". Les protestataires portaient des banderoles et agitaient le drapeau américain – dans un soutien apparent à la position du président Bush au sujet de Taylor – pendant qu'ils entonnaient des chants de liberté et des slogans anti-gouvernementaux. Les forces de sécurité ont dispersé la manifestation, mais la protestation contre Taylor a pris de l'ampleur dans une rue et a gagné une autre débordant un petit groupe de sympathisants du gouvernement qui marchaient dans la rue quelques kilomètres plus loin.

Les manifestants pro-Taylor, environ quelques centaines, se sont rassemblés dans un stade de sport dans le centre-ville pour dénoncer l'exigence croissante de la démission de Taylor, indiquant que "cela compliquera la situation fragile dans le pays".

Menés par Fredrick Baye, un fonctionnaire, les manifestants pro-Taylor demandaient que Taylor soit autorisé à rester jusqu'au 14 octobre pour assurer une transition du pouvoir dans l'ordre.

Ils ont exigé également le retrait de l'inculpation de crime de guerre contre Taylor, un ancien leader rebelle qui avait remporté les élections en 1997 après une guerre sanglante de sept ans. Il était au Ghana le 5 juin à l'ouverture des négociations de paix du Libéria lorsque la Cour spéciale des Nations-Unies en Sierra Leone a annoncé son inculpation pour ses responsabilités présumées dans la guerre de Sierra Leone.

Taylor était en consultation avec les leaders religieux du pays à Monrovia le 4 juillet lorsque des manifestants anti-gouvernementaux l'ont accusé d'être la source des problèmes au Liberia et dans la sous-région. Taylor, à son tour, a accusé les politiciens d'utiliser "les enfants pour créer le chaos et la confusion". Il a appelé les parents à retirer leurs enfants de la rue.

La police a procédé brutalement pour disperser les manifestants. Et des hommes armés, supposés être des loyalistes du gouvernement, ont tiré des coups de semonce pour disperser la foule. Aucun mort ou blessé n'a été signalé.

Malgré la pression contre le leadership de Taylor, il a déclaré qu'il ne se retirerait pas tant qu'une force de maintien de la paix, dirigée par des américains, ne se sera déployée pour mettre fin à la guerre au Liberia. "Il est beaucoup plus raisonnable que les forces de maintien de la paix arrivent dans cette ville avant que je ne quitte", a dit Taylor au clergé..

Beaucoup sont encouragés par l'ultimatum de Taylor. Le pays est à deux doigts de s'écrouler, selon un observateur. "Si Taylor partait subitement maintenant, il y aurait un vide de pouvoir et de sécurité. Il y a déjà des milliers de miliciens nerveusement tourmentés qui le voient comme le symbole de leur avenir. Ils vont certainement causer de grands ravages si leur chef devait quitter sans cérémonie et disparaître de la scène. C'est la raison pour laquelle nous avons besoin des forces de maintien de la paix maintenant pour nous protéger", a dit un activiste des droits humains à IPS, mardi.

Les médiateurs ouest-africains, démarchant pour la paix au Liberia, ont annoncé leur disposition à déployer une troupe de 3.000 hommes dans le pays, mais attendent que les Etats-Unis en prennent le commandement.

Mais le gouvernement américain, qui étudie encore pour voir s'il prendrait le commandement, veut que Taylor – qui est sous le coup des interdictions de voyage à la fois des Nations Unies et des Etats-Unis – quitte avant qu'il ne déploie toute force au Liberia.

Entre-temps, une équipe de 17 experts militaires américains a atterri à Monrovia lundi pour évaluer le déploiement des troupes américaines au Liberia qui a été fondé au 19ème siècle par des esclaves noirs américains affranchis comme un havre de liberté. Le mandat de la force tant retardée est de sécuriser Monrovia et ses environs et de protéger plus de la moitié de la population du pays dans la ville et ouvrir la voie pour l'opération humanitaire de soulagement.

"Ce sera une force robuste capable d'arrêter toute agression et de protéger la population civile", a indiqué Mohammed Ibn Chambas, le secrétaire général de la Communauté économique de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) regroupant 15 nations.

Les négociations suspendues ont repris au Ghana le 4 juillet avec instruction aux délégués de former un gouvernement de transition sans Taylor jusqu'au 15 juillet.

Au même moment, le président nigérian Olusegun Obasanjo est arrivé à Monrovia le 6 juillet pour discuter de son offre d'asile au Nigeria avec Taylor qui l'a promptement acceptée.

On ne sait pas encore quand Taylor quittera le pays pour l'exil au Nigeria.

Le président Obasanjo espère que la transition après Taylor se passera dans l'ordre sans confusion.

Avec des pressions politiques et militaires intenses – en plus de l'accusation des Nations-Unies planant sur lui, des analystes estiment que les Libériens comptent le nombre de jours que Taylor passera encore au pouvoir. "Les jours de Taylor sont comptés", dit un étudiant de l'université.

A part les plus de 60.000 morts de 1990, des milliers de civils ont perdu leur vie dans la crise actuelle et 250.000 autres ont été blessés ou déplacés, provoquant un désastre humanitaire. Des travailleurs humanitaires, y compris ceux des Etats-Unis, ont fui le pays abandonnant la population en train de mourir de choléra et des maladies liées à la diarrhée.