FREETOWN, 7 mai (IPS) – La Cour spéciale des Nations Unies pour la Sierra Léone a exhorté le président Charles Taylor du Liberia à livrer les fugitifs qui "portent la plus grande responsabilité des crimes de guerre" pendant la guerre civile du pays, longue de dix ans, qui a pris fin en 1999.
"J'appelle instamment le président Charles Taylor à livrer immédiatement Johnny Paul Koroma (ancien chef de junte) et Sam Bockarie dont le surnom 'Maskita' est parfois transformé en "Mosquito", a demandé Alan White, l'enquêteur en chef de la cour speciale de l'ONU, cette semaine.
"Ceux qui ont été inculpés par la Cour spéciale pour la Sierra Léone sont des criminels de guerre et quiconque aide, soutient ou héberge un criminel de guerre, s'expose aux poursuites judiciaires", a fait remarquer White.
Au cours de la semaine passée, les spéculations allaient bon train en Sierra Léone sur la présence, sur le sol libérien, des deux fugitifs, de même que des allégations selon lesquelles ils seraient abrités par le président libérien qui avait soutenu les forces rebelles pendant la guerre civile de la Sierra Léone.
Jusqu'ici, la cour a inculpé huit personnes qu'on croit "porter la plus grande responsabilité pour des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité" pendant la guerre.
Six des suspects, dont le ministre de l'Intérieur du pays, Sam Hinga Norman qui était commandant de la police pro-gouvernementale d'alors, connue sous le nom de "kamajors", sont actuellement sous la garde la cour et ont fait des comparutions préliminaires.
L'ancien leader du Front révolutionnaire uni (RUF) des rebelles, Foday Sankoh, qui est frappé d'une paralysie partielle et serait "mentalement déséquilibré", est également détenu par la cour.
Dans presque toutes les inculpations notifiées, le nom du président Taylor occupe une place importante dans des accords de contrebande présumée des armes et des soi-disant "diamant de sang" avec le RUF.
Le procureur de la Cour spéciale, David Crane, a déclaré récemment : "Ce procès va bien au-delà de la Sierra Léone. Il est national, régional et international. Je suivrai la preuve partout où elle conduit et quiconque pourrait être impliqué".
"Peu importe le statut et la nationalité d'un prévenu de crimes de guerre, aussi longtemps qu'il ou elle tombe dans la catégorie de ceux qui sont les plus recherchés, je vais inculper cette personne", a ajouté Crane.
La pression semble maintenant s'accentuer sur le président Taylor dont les problèmes à l'intérieur, depuis une rébellion sanglante lancée par ses adversaires, à une économie en ruine à cause de plusieurs années de sanctions imposées par l'ONU, sont tout simplement aussi énormes.
Les responsables du gouvernement libérien ont promptement démenti avoir les deux Sierra léonais, suspectés de crimes de guerre. Un porte-parole du régime de Monrovia a indiqué aux journalistes au cours du week-end : "Sam Bockarie (ancien commandant des opérations de combat du RUF) et Johnny Paul Koroma ne sont pas au Libéria. Nous croyons comprendre qu'ils sont dans les jungles de la Sierra Léone. Comment pouvons-nous alors livrer des gens qui ne sont pas dans notre pays?" Toutefois, avec les tensions qui s'intensifient sur la débâcle de Taylor devant la cour spéciale, le président libérien a, pendant le week-end, téléphoné à son homologue sierra léonais, Ahmad Tejan Kabbah, pour l'informer qu'il "trouvera et livrera Bockarie et Koroma s'ils sont sur le territoire libérien".
Taylor a également promis de faire tout ce qui est en son pouvoir "pour restaurer la paix et le calme dans la sous-région".
Le dirigeant libérien a été cité dans des rebellions chez tous les voisins du Liberia – la Sierra Léone, la Côte d'Ivoire et la Guinée.
Le Groupe international de crise basé à Bruxelles (ICG), un comité d'experts, a récemment prévenu que tant que Taylor ne sera pas évincé de la scène politique, la paix dans la sous-région resterait inaccessible.
Il est très probable que Taylor soit inculpé par la Cour spéciale sur la Sierra Léone. Il aurait financé l'invasion de la Sierra Léone par le RUF en 1991, à partir du Liberia et a depuis été considéré par les responsables du RUF comme un ‘'parrain".
Tout au long de la guerre sierra léonaise, le Liberia aurait été utilisé comme un passage pour le trafic d'armes et la contrebande de diamants. Même lorsque des rebelles du RUF avaient enlevé quelque 500 hommes de la force de maintien de paix de l'ONU, il y a quelques années, leur libération a été particulièrement assurée par l'intervention du président Taylor.
En outre, des responsables du RUF avaient pendant longtemps utilisé le Libéria comme une base arrière et même lorsque le commandant dee opérations de combat, Bockarie, n'avait plus la faveur de la direction du RUF, il est allé directement se réfugier au Liberia.
Plusieurs Sierra Léonais craignent qu'une coalition de deux fugitifs, soutenus par le président Taylor, ne constitue un risque pour une interruption violente des procédures de la cour.
"Je ne doute pas que Bockarie et Koroma sont à Monrovia (la capitale libérienne) sous la protection du président Taylor", affirme Musa Sesay, un fonctionnaire basé à Freetown. "Tant que des pressions supplémentaires ne seront pas exercées sur Taylor, ces gars pourraient attaquer et torpiller la paix fragile en Sierra Léone".
Le conflit en Sierra Léone, qui a pris fin en juillet 1999, a fait plus de 30.000 morts, des milliers de mutilés et près d'un quart des cinq millions d'habitants du pays éparpillés comme réfugiés dans des Etats voisins.

