DROITS-RD CONGO: Bemba reconnaît les actes de cannibalisme perpétrés parses troupes dans l'Ituri

KINSHASA, 18 jan (IPS) – Jean-Pierre Bemba, le leader du Mouvement de libération du Congo (MLC), dont les troupes sont fortement impliquées dans les tueries à grande échelle et le cannibalisme dans les forêts de l'Iutri (nord-est de la RDC), a implicitement reconnu les faits.

Bemba s'exprimait le 16 janvier, dans une interview qu'il a accordée à 'Radio Elikya', une radio privée catholique émettant à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RDC). "En tant que responsable d'un mouvement politico-militaire qui a lutté pour la libération du peuple congolais, je ne peux pas tolérer, en aucun moment, que des actes de barbarie soient perpétrés sur les populations", a-t-il déclaré. "Nous sommes garants de la sécurité des populations congolaises. Nous avons un code de conduite du mouvement que nos soldats connaissent tous et sont censés pratiquer à la lettre. Les soldats coupables de ces crimes et actes barbares seront jugés conformément à ce code de conduite dans la plus grande équité", a-t-il affirmé. Pour la première fois, Bemba reconnaît la gravité des actes à charge de ses troupes alors qu'il se disait victime d'un complot politique ourdi contre sa personne par le gouvernement de Kinshasa. Un lieutenant personnellement cité dans ces tueries se trouverait déjà à Gbadolite, une ville du nord de la RDC, qui est le quartier général du MLC. Ce lieutenant, dont il n'a pas cité le nom, répondra de ses actes devant une Cour d'ordre militaire qui, selon Bemba, doit se réunir dans les semaines à venir. "D'autres hommes de troupe impliqués vont être transférés de Mambasa à Gbadolite", a ajouté le leader du MLC. Mambasa est la ville de l'Ituri autour de laquelle se sont déroulés les actes de tueries et d'anthropophagie.

A Kinshasa, le gouvernement prend l'affaire très au sérieux et dénonce des "crimes de guerre" commis par le MLC de Bemba et le RCD national (Rassemblement congolais pour la démocratie) de Roger Lumbala. Le gouvernement a envoyé une plainte au Conseil de sécurité des Nations Unies, demandant la constitution d'un tribunal pénal international pour connaître de ces crimes de guerre.

"Nous ne pouvons pas comprendre qu'au troisième millénaire, des Congolais puissent se nourrir de la chair d'autres Congolais ou obliger des Congolais à manger des membres de leurs familles", a déclaré Léonard She Okitundu, ministre des Affaires étrangères de la RDC. "Ce qui s'est passé à Mambasa est tout simplement d'un autre siècle". La plainte du gouvernement de Kinshasa est arrivée à New York pratiquement au même moment où le Conseil de sécurité de l'ONU prenait connaissance du rapport de la Mission d'observation des Nations Unies au Congo (MONUC) sur la situation humanitaire dans l'Ituri et le Nord-Kivu. En outre, le Conseil de sécurité vient de citer nommément Jean-Pierre Bemba comme responsable des atrocités qui se déroulent dans l'Ituri.

Sur place, dans le district de l'Ituri, la situation militaire n'évolue pas aussi rapidement que l'avait prévu l'accord de Gbadolite du 30 janvier. Les troupes en présence, notamment celles de Lumbala traînent les pieds pour démilitariser les villes de Komanda et de Mambasa. Au cours de sa conférence de presse hebdomadaire, le 15 janvier au quartier général de la MONUC, Patricia Tomé, directrice de l'information, a fait un rapport succinct de la situation militaire et humanitaire dans l'Ituri : "Komanda est une ville fantôme. Des 130.000 personnes qui y ont toujours vécu, il ne reste pas plus de 20.000. La population reste terrée dans la forêt. Les troupes de Roger Lumbala ont commencé à se retirer, mais cela se fait à pas de tortue". Tomé a confirmé avoir recueilli des témoignages des victimes des atrocités des troupes du RCD national et du MLC. "Nous avons écouté 368 personnes à Mambasa et Mangina. Nous avons envoyé une équipe pluridisciplinaire qui a inventorié les témoignages, à la fois des témoins des événements et des victimes des événements qui ont raconté ce qui s'est passé pendant l'occupation de Mambasa entre le 12 et le 29 décembre 2002", a-t-elle dit. Selon Tomé, "Il se confirme des scènes de pillages, des viols systématiques, des exécutions sommaires sur les pygmées et les populations de tribu nande. Les membres de la communauté pygmée, forcés de quitter la forêt, ont confirmé des scènes de cannibalisme de la part des militaires rebelles". D'après le rapport de l'équipe envoyée sur place en janvier, "il y a eu 117 cas d'exécutions sommaires. D'autres victimes ont été mutilées et cannibalisées. Il y a eu une centaine de viols dont des viols d'enfants. Il y a eu également une centaine d'enlèvements dont une quarantaine de femmes obligées de suivre leurs tortionnaires pour usages sexuels. Certaines victimes ont même cité les noms de leurs tortionnaires".

Ces nouvelles sur les pratiques d'anthropophagie des troupes rebelles animent actuellement les débats à Kinshasa et ternissent gravement le nom et l'image de Bemba pressenti pour le poste de vice-président de la République pour le compte du MLC pendant la période de transition. Les observateurs se posent la question de savoir si, en dépit de tout cela, on peut maintenir Bemba à ce poste de responsabilité. Ils se demandent aussi comment on peut le remplacer dans la mesure où le MLC ne pense pas à le désavouer, considérant toute cette affaire comme "une ignoble opération de déstabilisation de son leader".