EDUCATION-GABON: Le gouvernement décide de sanctionner les enseignantsexpatriés en grève

LIBREVILLE, 19 déc. (IPS) – Le Premier ministre du Gabon, Jean François Ntoutoume Emane, a décidé de sévir contre les enseignants qui veulent "prendre en otage la jeunesse et, au-delà, l'école", à la suite de grèves perlées organisées, depuis un mois, par un millier d'enseignants expatriés.

"Le gouvernement n'acceptera jamais que cette jeunesse sacrée et son école soient pris en otage", a prévenu le chef du gouvernement, le 14 décembre.

"Il est inacceptable, alors que les salaires des agents de l'Etat sont régulièrement payés dans un contexte de contraction budgétaire extrême conjugué aux engagements contractés avec la communauté financière internationale, qu'une catégorie d'enseignants, parce que composant 80 pour cent du corps enseignant dans les matières scientifiques, prenne des libertés en vilipendant l'autorité de tutelle et en insultant les hautes autorités du pays" a-t-il dénoncé.

Deux jours auparavant, le chef de l'Etat gabonais, Omar Bongo, avait exprimé son inquiétude à propos du mouvement de grève des enseignants expatriés en dépit des efforts entrepris par le gouvernement pour satisfaire les doléances des grévistes. Il a décidé, par exemple, d'instituer le paiement des salaires des professeurs des lycées et collèges, par bons de caisse au Trésor public, pour les rassurer. Mais le gouvernement a aussi décidé de faire respecter une règle de la Fonction publique qui stipule que "toute grève entraîne automatiquement la suspension des salaires".

Ce dossier délicat engage la coopération bilatérale entre Le Gabon et plusieurs pays d'Afrique de l'ouest d'où sont généralement originaires les enseignants expatriés (Bénin, Togo, Sénégal, etc.). Ces enseignants observent avec intransigeance un mouvement de grève qui paralyse, depuis un mois, le secteur de l'éducation.

"L'Amicale des enseignants expatriés du Gabon (AEEG) revendique 1.200 adhérents sur 2.000 enseignants expatriés", déclare son secrétaire général, Hamady Dieng, affirmant que "des enseignants expatriés sont restés sans salaires pendant deux ans et 300 autres attendent le rappel de leurs salaires".

Selon Kouassi Tévi, professeur dans un lycée, "Nous n'avons pas trouvé une oreille attentive à nos revendications corporatistes auprès du gouvernement.

Comme chaque année, les promesses n'ont pas été tenues…".

"Les revendications s'articulent autour des volets administratifs et financiers contenus dans les contrats passés avec l'Etat et en particulier l'établissement des cartes de séjour pour nous et nos familles, le versement de l'indemnité de logement, l'attribution de postes budgétaires aux nouveaux recrutés et la délivrance de contrats de travail pour nombre d'entre nous", explique Kouassi.

Reconnaissant la légitimité de certaines revendications des enseignants expatriés, le président Bongo a toutefois tenu à convaincre l'opinion, en demandant à son Premier ministre de s'exprimer à la télévision nationale afin de montrer les efforts déployés par l'Etat gabonais "pour rendre le séjour des enseignants étrangers et leurs conditions de travail les plus acceptables possibles".

Acculé par les pressions des professeurs expatriés, le gouvernement envisage de combler son déficit en enseignants scientifiques. Il a demandé aux jeunes étudiants gabonais formés dans les disciplines scientifiques, dans les universités du pays et à l'étranger, de contacter les ministères de l'Education nationale et de l'Enseignement supérieur pour inverser la tendance. Mais il faudra attendre encore quelques années. "On savait depuis plusieurs années que les enseignants expatriés souhaitaient voir s'élargir certains avantages à leurs parents, mais refusaient de coopérer avec le Commissariat général de la documentation et de l'immigration qui délivre les cartes de séjour, en ne produisant pas des informations qui leur sont demandées au sujet des personnes qu'ils souhaitaient voir se rapprocher d'eux", affirme Michel Ngoua, président de l'Association des parents d'élèves d'un collège de Libreville, la capitale gabonaise.

Le gouvernement alloue chaque année 5 milliards de francs CFA (environ 7,692 millions de dollars US) pour le paiement des salaires des enseignants, dont 40 pour cent sont réservés aux fonctionnaires de l'Etat. De plus, les primes de logement des enseignants expatriés sont supérieures à celles des nationaux.

Pour se faire payer, les enseignants expatriés devront dorénavant présenter une attestation de reprise effective des cours, établie par les responsables de leurs établissements respectifs. Un communiqué du Conseil des ministres du 12 décembre précise que "La non observation de ces dispositions équivaudrait, de la part des intéressés, à une rupture unilatérale du contrat les liant à l'Etat gabonais".

Réunis au sein de l'AEEG, ces professeurs des lycées et collèges sont disséminés sur toute l'étendue du territoire national et organisent des arrêts intempestifs de travail, causant d'interminables perturbations au fonctionnement normal de l'ensemble de ce secteur clé de l'éducation.

En dehors des enseignants étrangers, des perturbations sont annoncées par les quelque 4.000 autres enseignants du Syndicat de l'éducation nationale (SENA), qui menacent d'organiser une grève illimitée à partir du 6 janvier prochain pour réclamer une amélioration de leurs conditions de travail.

Le manque d'enseignants nationaux, malgré l'existence d'une Ecole normale supérieure (ENS) pour leur formation, a permis le recrutement massif des enseignants expatriés qui "contrôlent pratiquement les secteurs clés de l'enseignement au Gabon", indique un analyste anonyme.

Ces enseignants jouissent de salaires confortables et de nombreux avantages.

Le salaire brut des enseignants dans les secteurs public et privé au Gabon varie entre 250.000 FCFA (environ 385 dollars US) et 800.000 FCFA (environ 1.231 dollars US) en fonction des disciplines enseignées. Les indemnités de logement vont de 150.000 FCFA (environ 231 dollars US) à 500.000 F CFA (environ 769 dollars US), selon la taille des familles.

L'absence d'une politique éducative pour le long terme n'a pas permis aux autorités gabonaises de prévenir la pénurie d'enseignants nationaux. De plus, les programmes éducatifs n'ont jamais intégré toutes les dimensions du développement durable à tous les niveaux de l'enseignement, estime le même analyste anonyme.

Le Gabon est peuplé de 1,2 million d'habitants dont 70 pour cent vivent en zone urbaine et principalement à Libreville (environ 600.000 habitants). Le taux de scolarisation globale est de 95 pour cent et se situe parmi les plus élevés en Afrique francophone. En matière d'alphabétisation, le Gabon se positionne à un niveau comparable à celui du Cameroun, avec un taux de 64 pour cent en 2001, selon le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).