DROITS: Un groupe critique la nomination de la Libye à la tête de lacommission onusienne

NATIONS UNIES, 14 août (IPS) – Une importante organisation des droits humains a demandé aux nations africaines de revenir sur leur décision de nommer la Libye comme le prochain président de la Commission des Nations Unies pour les droits de l'Homme, basée à Genève.

"Les pays ayant des performances lamentables ne devraient jamais avoir en charge de la présidence de la Commission des droits humains", a indiqué jeudi dernier Rory Mungoven, directeur du plaidoyer mondial pour Human Rights Watch (HRW) basé à New York.

"La longue liste des violations des droits humains par la Libye ne mérite pas une telle récompense", a-t-il ajouté.

Mais un porte-parole de la Mission libyenne aux Nations Unies a réfuté ces accusations faites par HRW. "Ils ont bien le droit d'avoir leur propre opinion", a-t-il dit à IPS.

"La nôtre est que notre une société est ouverte. Nous n'avons rien à cacher et nous ne violons aucun droit humain", a-t-il ajouté. De plus, a-t-il souligné, la nomination de la Libye a été homologuée aux plus hauts niveaux gouvernementaux – à une rencontre au sommet de plus de 50 chefs d'Etat à Durban, en Afrique du Sud, le mois dernier.

"Human Rights Watch n'a aucun droit d'interférer dans une décision prise par des Etats souverains", a-t-il ajouté.

Selon un système de rotation géographique consacré par l'usage, l'Afrique a le droit de nommer son candidat pour présider la commission lorsqu'elle commencera sa prochaine session à Genève en mars 2003.

Puisque cet accord informel est respecté par tous les Etats membres, la Libye devrait être élue par acclamations et sans vote.

La décision initiale de nommer la Libye a été prise par le groupe régional africain aux Nations Unies, comprenant 54 membres. Elle a été réaffirmée par les chefs d'Etat prenant part au récent sommet inaugural de l'Union africaine (UA), le successeur de la défunte Organisation de l'unité africaine (OUA).

Joanna Weschler de HRW a indiqué que le groupe africain pourrait changer d'avis sur la nomination. "C'est 100 pour cent entre les mains du groupe africain, et s'ils le désirent, ils peuvent revenir sur la décision".

Selon Mungoven, la nomination de la Libye violait les engagements récents des chefs d'Etat de promouvoir les droits humains et la bonne gouvernance à travers le Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD) qui a été approuvé par les responsables du Groupe des Huit nations les plus industrialisées (G-8) : Les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France, l'Allemagne, le Japon, le Canada, l'Italie et la Russie.

A une réunion des dirigeants du G-8 au Canada le mois dernier, le NEPAD a été assuré de recevoir environ six milliards de dollars d'aide occidentale annuellement, à partir de 2006.

Mais cet accord était conditionné à un engagement ferme des nations africaines à la démocratie multipartite, l'Etat de droit, le respect des droits de l'Homme, des élections libres et transparentes et des économies de libres échanges.

Le NEPAD a mis en place un code de gouvernance qui soutient les libertés fondamentales et un système de revue des pairs pour que les gouvernements africains puissent se tenir responsables les uns et les autres pour les violations des droits de l'Homme, entre autres choses.

Le groupe de pilotage du NEPAD est composé des présidents Thabo Mbeki d'Afrique du Sud, Abdoulaye Wade du Sénégal, Olusegun Obasanjo du Nigeria, Daniel arap Moi du Kenya et Muammar el-Kadhafi de Libye. Selon le HRW, la nomination de la Libye constituait un "réel pas en arrière" pour les gouvernements africains par rapport à leur engagement déclaré aux droits de l'Homme.

"La nomination de la Libye au sein du groupe de pilotage du NEPAD a déjà suscité quelques froncements de sourcils parmi les partisans du NEPAD", a indiqué Mungoven. "Mais le fait de proposer la Libye comme le choix de l'Afrique pour diriger le forum mondial sur les droits de l'Homme devrait réellement déclencher l'alerte", a-t-il ajouté.

Au cours de la dernière décennie, la Libye a gardé en détention des opposants du gouvernement pendant des années sans accusations ni procès, interdit la formation de partis politiques ou groupes non gouvernementaux indépendants, et muselé sa presse, selon HRW.

Dans le passé, le gouvernement libyen a été également responsable de torture, de "disparitions" et d'assassinat des opposants politiques à l'étranger.

Dans son rapport annuel 2002 sur la Libye, Amnesty International (AI) a déclaré : "Des douzaines de prisonniers politiques ont été relâchés, mais des centaines, y compris des prisonniers d'opinion et de possibles prisonniers d'opinion, sont restés en prison, la plupart sans accusation ni jugement".

"Il y a eu d'autres rumeurs de torture et de mauvais traitements commis au cours des années précédentes, où aucune investigation impartiale et profonde n'avait été menée", et "des requêtes répétées de AI pour envoyer des observateurs n'ont reçu aucune réponse des autorités libyennes", ajoute le rapport.

Dans une lettre au comité de pilotage du NEPAD, HRW a demandé à ses responsables de retirer la nomination de la Libye ou d'expliquer publiquement les points de référence exacts pour la participation africaine à la commission, en accord avec les objectifs du NEPAD.

Les gouvernements donateurs, qui étudient le soutien financier au NEPAD, devraient faire connaître leurs préoccupations et demander le retrait de la Libye, a indiqué HRW.

La Libye est également sur la liste des "Etats terroristes" du département d'Etat américain – avec l'Irak, l'Iran, Cuba, la Syrie, le Soudan et la Corée du Nord.

En mars 1992, la Libye a été placée sous sanctions américaines pour son rôle dans la destruction d'un avion 747 de la Pan Am sur Lockerbie, en Ecosse en 1988 et d'un DC-10 d'UTA sur le Niger en septembre 1989. Les deux explosions, qui ont eu lieu en l'air, ont causé la mort de centaines de passagers.

Les sanctions comprenaient un embargo aérien et un embargo sur les armes ainsi qu'une réduction du personnel diplomatique libyen servant à l'étranger. Une résolution ultérieure du Conseil de sécurité a approuvé le gel des fonds libyens et des ressources financières dans d'autres pays et a interdit la vente à la Libye d'équipements pour le raffinage et le transport du pétrole.

En mai 2000, le Conseil de sécurité a suspendu les sanctions suite à la décision de la Libye de remettre deux de ses ressortissants pour le procès sur l'explosion de l'avion de la Pan Am.

Dans le procès qui a suivi, un tribunal écossais se réunissant aux Pays-bas a constaté qu'un agent de renseignements libyen était coupable de meurtre dans l'explosion de l'avion de la Pan Am, dans laquelle 270 personnes avaient trouvé la mort.

Un second libyen, accusé de charges similaires, a été acquitté par le tribunal composé de trois juges, dans un procès qui a fait l'objet d'un grand renfort de publicité et a commencé au début de l'année 2000.

Mais les Etats-Unis ont déclaré que le verdict contre l'un des libyens n'était pas suffisant pour justifier la levée complète des sanctions onusiennes.

Selon le président américain George W. Bush, la Libye devait d'abord payer la compensation aux familles des victimes de l'explosion de l'avion de la Pan Am avant que toute autre action supplémentaire ne soit envisagée aux Nations Unies.

Les Etats-Unis, qui ont imposé des sanctions unilatérales à la Libye, ont indiqué qu'aucune de ces sanctions ne sera levée que si la Libye paie les compensations mais accepte également la responsabilité de l'explosion de l'avion.