TRIBUNE LIBRE: Eradication de la polio – une réflexion sur la campagne au Darfour

NATIONS UNIES, 10 oct (IPS) – C’était début juillet 2004, et le Darfour ressemblait à une zone de guerre – des déplacements massifs d'environ un million de personnes, la poursuite des accrochages, un temps inclément, un paysage desséché du fait des sécheresses récurrentes, et une misère pure partout.

Les femmes et les enfants étaient les plus touchés. Chaque jour qui passe, l'agonie et la souffrance dont nous avons été témoins étaient navrantes. Il y avait un besoin urgent de vacciner rapidement tous les enfants au Soudan, et cela comprenait le Darfour, pour prévenir la polio, une maladie mortelle et invalidante, qui apparaissait menaçante à l'horizon.

En juin 2004, l'Initiative mondiale pour l'éradication de la poliomyélite (IMEP) dirigée par l'Organisation mondiale de la santé (OMS), 'Rotary International', les Centres américains de contrôle des maladies et le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), avait prévenu que le virus de la polio se propageait à un rythme alarmant à travers l'Afrique occidentale et centrale. En mai 2004, il a été confirmé qu'un enfant avait été paralysé par la poliomyélite au Darfour.

C'était une urgence complexe; un conflit larvé, combiné avec la faim, la malnutrition, le manque d'accès à l'eau potable, à l'assainissement, aux soins de santé et aux autres services de base avaient fait de la survie elle-même un défi.

C’était dans ces circonstances que l'UNICEF et l'OMS au Soudan, avec d’importantes organisations non gouvernementales (ONG) partenaires, ont commencé à planifier avec les autorités locales la façon de mieux vacciner tous les enfants au Darfour. Sauver des vies et atténuer les souffrances de ces populations touchées éparpillées sur les trois Etats au Darfour ont été inclus dans un plan conjoint d'intervention qui était en train d’être développé.

Les questions fondamentales demeuraient la façon d’aborder les droits et les besoins humanitaires des populations et groupes vulnérables, quels que soient leur statut politique ou leurs différences. Plus important encore, il s'agissait de donner aux enfants et à leurs mères le meilleur départ possible dans la vie, de renforcer leur résistance et de répondre à leurs besoins fondamentaux, malgré les énormes défis qui les entourent.

Défis et questions La sécurité de tout le personnel, local et international, était primordiale. Les factions rebelles locales qui opéraient au Darfour avaient refusé d’autoriser les vaccinateurs à entrer dans les zones qu'elles contrôlaient. Le conflit en cours, l'absence d'infrastructures, le manque d'entrepôts frigorifiques appropriés et les températures très élevées constituaient tous de grands défis pour la vaccination.

Pour que cette campagne de vaccination réussisse, nous avions besoin d'inclure tous les acteurs dans le processus de planification, notamment pour atteindre et impliquer les diverses factions rebelles, qui contrôlaient bon nombre de parties des zones inaccessibles à notre personnel.

Des actions et la voie à suivre Avec une connaissance totale des homologues gouvernementaux, des négociations ont été engagées avec les dirigeants des différents groupes rebelles. A partir des leaders politiques supérieurs aux commandants locaux sur le terrain, il était important d’amener tout le monde à s’accorder sur l'importance de cette initiative, puisqu’elle concernait les enfants dans les zones qu'ils contrôlaient ou leurs communautés d’origine.

Suite à un engagement actif, à la persuasion et la négociation avec le gouvernement soudanais et les entités non-étatiques (groupes rebelles), une ouverture de deux semaines de cessation des hostilités a été obtenue de toutes les parties. Un grand nombre d'employés ont été mobilisés par l'OMS, l'UNICEF et les ONG partenaires pour aider dans la campagne.

Cette stratégie a permis aux équipes de multiples agences d’avoir la possibilité de mener une évaluation rapide des zones précédemment inaccessibles et d’élaborer un micro-plan pour une campagne 'Polio plus' (des vaccins contre la poliomyélite avec des comprimés vermifuges et des suppléments de vitamine A) pour améliorer la santé des enfants et réduire au minimum la mortalité des moins de cinq ans.

Plus de 10.000 enfants de moins de cinq ans ont été atteints dans les zones contrôlées par les rebelles durant les deux tours de vaccination. Des kits d'éducation et de santé ont été fournis à ces communautés dans le cadre de la campagne afin de répondre aux besoins d'éducation et de santé des enfants dans ces communautés tout en donnant un sentiment de normalité dans les conditions très stressantes dans lesquelles elles vivaient.

Au moins 10 membres du personnel qualifiés au sein des populations bénéficiaires ont été formés pour fournir des soins et un appui. Cela a été combiné avec une campagne massive de promotion de l'hygiène par de simples messages sur le lavage des mains et l'élimination des déchets pour éviter des maladies diarrhéiques.

Cette campagne de vaccination contre la polio a été le moteur d'un processus plus large d'amélioration et d’intensification de l'aide aux communautés et cela a rendu la campagne attrayante pour les mères à amener leurs enfants aux centres de vaccination qui ont été créés.

Pour relever certains des défis d'infrastructures très mauvaises, un grand nombre d'ânes et de chameaux ont été loués pour transporter les fournitures, notamment les glacières, vers les communautés reculées. Le Programme alimentaire mondial a également assisté l'initiative en fournissant des hélicoptères qui ont permis d’atteindre certaines des zones les plus reculées.

L'IMEP a servi de pont, un point d'entrée et une stratégie de lutte contre les maladies pour accéder aux personnes les plus vulnérables qui n’avaient pas été atteintes. La leçon tirée est qu'il est possible de vacciner les enfants même dans des cas d'urgence complexes et des situations de conflit.

*Siddharth Chatterjee est le diplomate en chef et directeur des partenariats stratégiques à la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Il peut être suivi sur Twitter à sidchat1. Dr Sam Agbo est un conseiller indépendant en santé publique au Royaume-Uni.