JUBA, 8 mai (IPS) – Des groupes de la société civile demandent à la mission de maintien de la paix des Nations Unies de retirer son appui à un programme de désarmement, qui selon eux, pourrait déclencher de nouvelles violences dans l'Etat volatile de Jonglei au Soudan du Sud.
Jonglei a longtemps été en proie à des tensions ethniques et des vols de bovins rendus exceptionnellement mortels en raison de la disponibilité facile des armes laissées par une guerre civile de deux décennies qui a pris fin en 2005. Dans le but de maîtriser les violences, le gouvernement a lancé le 12 mars une campagne de désarmement – d'abord en demandant aux civils de retourner les armes volontairement, et à partir du 1er mai, l'application de l'arrêté pris à cet effet.
Maintenant, une coalition de groupes de la société civile a publié un rapport enquêtant sur de prétendus abus au cours de la phase volontaire de la campagne, qui, selon elle, a bénéficié d’un appui logistique auprès de la Mission des Nations Unies au Soudan du Sud (MINUSS). Les groupes préviennent que les violences pourraient s'aggraver maintenant que le gouvernement est passé à la phase d'application.
Les incidents documentés dans le rapport du 30 avril, intitulé 'Perpetuating Cycles of Violence' (Perpétuer les cycles de violences), comprennent: le fait d’attacher des jeunes hommes aux arbres et de les battre, le simulacre de noyade, et un affrontement armé entre l’Armée de libération du peuple du Soudan (SPLA) et des membres de la communauté ethnique Lou Nuer qui se sont opposés au désarmement. Cet affrontement a fait des victimes à la fois parmi les civils et au sein de la SPLA.
“La MINUSS fournit un appui matériel à un processus violent et abusif qui affaiblit le soutien pour l'Etat et poursuit le cycle de violences à Jonglei”, indique le rapport, qui a été publié par les groupes de la société civile, 'Pact, Community Empowerment for Progress, Standard Action Liaison Focus, Serving and Learning Together' et la 'South Sudan Law Society'.
La MINUSS a nié avoir fourni “un appui direct” à cette campagne, qui a été menée par la SPLA. L'assistance de la mission a été limitée au transport des responsables dans tout l'Etat “afin de sensibiliser la population sur le processus de désarmement des civils”, a déclaré à IPS, le 1er mai, Josephine Guerrero, porte-parole de la mission.
“Comme la MINUSS n'a fourni aucune contribution civile ou militaire au processus, il n’y a également rien à “retirer”, a-t-elle ajouté.
Mais l'un des auteurs du rapport, qui a requis l’anonymat en raison de la sensibilité de la question, a affirmé que le transport des cadres du gouvernement par hélicoptère constitue un appui à la campagne. L'auteur a ajouté que la MINUSS a approuvé la campagne volontaire dans un communiqué de presse publié le 12 mars.
Guerrero a indiqué que des équipes de surveillance de la MINUSS ont signalé au gouvernement des violations des droits humains.
Le porte-parole du gouvernement du Soudan du Sud, Barnaba Marial Benjamin, a nié que des abus aient eu lieu. “Il n'y a pas de violence jusqu'à présent”, a-t-il dit à IPS à Juba le 1er mai. “Il n'y a de résistance nulle part. Vous pouvez avoir quelques personnes en train de cacher des armes quelque part, mais tout va bien”.
Médecins sans frontières a fourni à IPS le nombre de malades qu’elle a traités pour des blessures liées à la campagne de désarmement. L'organisation a déclaré qu'elle a soigné 30 personnes jusque-là, dont deux sont mortes des suites de leurs blessures. Alors que la plupart portaient des blessures dues aux bastonnades, au moins trois personnes avaient été blessées par balle.
Le gouvernement sud-soudanais a lancé sa campagne de désarmement après des attaques menées sur les communautés ethniques Murle par des membres du groupe ethnique Lou Nuer. L'assaut suivait un an d'affrontements entre ces groupes qui ont tué au moins 1.000 personnes des deux côtés, selon l'ONU.
Au cours des semaines précédant les attaques, des patrouilles aériennes de la MINUSS ont signalé que jusqu'à 8.000 jeunes Lou Nuer marchaient vers les communautés Murle dans le comté de Pibor, qui se situe à environ 273 kilomètres de Juba, la capitale. Malgré un avertissement préalable, le gouvernement a déclaré qu'il était incapable de déployer assez de troupes pour repousser l'assaut. Des cadres du gouvernement ont évoqué des problèmes logistiques.
Une grande partie de Jonglei, un Etat qui a à peu près la taille de l'Angleterre, est inaccessible par la route. Et la plupart des routes existantes deviennent impraticables quand il pleut.
L'ONU a déclaré que les violences ont affecté 160.000 personnes, dont beaucoup sont encore déplacées et dépendent de l'aide alimentaire. Le commissaire du comté de Pibor a affirmé qu’environ 3.000 personnes ont été tuées lors des attaques contre les Murle dans le comté. Le gouvernement et l'ONU ont tous deux rejeté ce chiffre, mais n’ont pas réussi à fournir leur propre estimation malgré les demandes répétées des journalistes.
La MINUSS a enquêté sur ces violences, et Hilde Johnson, la représentante spéciale du secrétaire général des Nations Unies pour le Soudan du Sud, a indiqué aux journalistes, le 6 mars, que le rapport de la MINUSS serait rendu public dans quelques semaines. Mais deux mois après sa déclaration, et quatre mois après les attaques, la MINUSS n'a pas encore publié ses conclusions.
“La MINUSS finalise un rapport complet sur les violences à Jonglei, qui sera partagé avec le gouvernement dès qu'il sera terminé”, a indiqué Guerrero, porte-parole de la mission. “Il sera bien sûr disponible au public”.
Le rapport 'Perpétuer les cycles de violences' note que des programmes de désarmement ont été menés à Jonglei au moins cinq fois au cours des six dernières années sans succès.
Non seulement de telles campagnes n’ont pas réussi à débarrasser l'Etat des armes, mais elles ont été marquées aussi par des bastonnades, la torture et le meurtre de civils, selon des rapports précédents. Pendant une campagne en 2006 qui avait recueilli 3.000 armes, par exemple, le projet de recherche 'Small Arms Survey', basé à Genève, avait compté un mort pour deux armes saisies.

