SENEGAL: Une nouvelle alternance après la défaite de Wade

DAKAR, 27 mars (IPS) – Le Sénégal connaît encore l’alternance au sommet de l’Etat avec l’élection dimanche de l’ancien Premier ministre, Macky Sall, 51 ans, victorieux avec 65,80 pour cent des voix au second tour de l’élection présidentielle, contre 34,20 pour cent pour le président sortant Abdoulaye Wade, 86 ans.

Ces résultats provisoires ont été rendus publics, mardi à Dakar, la capitale sénégalaise, par la Commission nationale de recensement des votes. Prévoyant l’ampleur de la victoire de son challenger, Wade avait reconnu, dimanche soir, quelques heures après les premières tendances, sa défaite et félicité Sall par téléphone.

Wade a été défait, entre autres, grâce au soutien décisif apporté à son challenger par les 12 autres candidats recalés au premier tour du 26 février et par le mouvement des Forces vives de la nation regroupant des partis politiques, des associations de la société civile et le mouvement de jeunes rappeurs “Y en marre”.

En outre, estiment des analystes, les Sénégalais reprochent à Wade son manque de réponses à la forte demande sociale, notamment la cherté des denrées de première nécessité, la longue grève des enseignants et le chômage des jeunes. Moustapha Guirassy, ministre porte-parole du gouvernement du président sortant, a estimé lundi à la télévision publique, que la victoire de Sall s’explique par le manque de solution à la forte demande sociale. “Ce changement est certes une volonté populaire, mais la demande sociale est une question à laquelle on aurait pu essayer de trouver des solutions”, a-t-il déclaré.

Pour sa part, Zahra Iyane Thiam, membre de l’équipe de coordination de la campagne de Macky Sall, a, elle, attribué la victoire de son mentor au combat commun mené par son camp et ses souteneurs.

“Même si c’est notre candidat qui a porté l’assaut final, il reste et demeure que c’est une victoire commune puisque tous les candidats (recalés au premier tour), et toutes les Forces vives de la nation se sont employés à battre ce système qui pour nous est à la base des difficultés que nous vivons”, a-t-elle expliqué lors d’un entretien avec IPS.

Mais certains Sénégalais craignaient également une éventuelle dévolution monarchique, soupçonnant le président sortant de vouloir leur imposer son fils Karim Wade, avec le tripatouillage de la constitution pour des raisons “purement politiques”. Aussi, la candidature de Wade pour un troisième mandat a-t-elle été contestée par ses opposants, bien qu’elle ait été validée par le Conseil constitutionnel. Cette décision a été suivie de manifestations anti-Wade qui ont fait plusieurs morts dans la capitale et certaines grandes villes de l’intérieur, peu avant et pendant la campagne électorale du premier tour, suite aux échauffourées entre forces de l’ordre et manifestants.

Entre les deux tours, sa campagne de charme envers les chefs religieux, à la quête de consignes de vote en sa faveur, mais également le déploiement d’énormes moyens financiers pour intéresser les électeurs, ainsi que les promesses électorales, ne l’ont pas aidé à conserver le pouvoir, après 12 ans d’exercice.

Pendant son règne, Wade s’est aussi séparé de plusieurs de ses proches collaborateurs dont l’ancien Premier ministre Idrissa Seck, actuel maire de Thiès, à 70 kilomètres de Dakar, arrivé 5ème au premier tour avec 7,86 pour cent des suffrages.

Son successeur à la tête du pays, Macky Sall, avait occupé, entre autres, les fonctions de Premier ministre, de président de l’Assemblée nationale et de numéro 2 du Parti démocratique sénégalais (PDS), la formation du président Wade, fondée en 1974.

En 2008, Sall alors président du parlement, quitte le PDS, après de profonds désaccords avec son secrétaire général pour avoir voulu faire auditionner par les députés sénégalais, Karim Wade, après sa gestion de l’organisation du sommet de l’Organisation de la conférence islamique. Pour le pousser à la porte sans la manière, les députés du parti au pouvoir décident de réduire, grâce au vote d’une loi, le mandat du président de l’Assemblée nationale de cinq à un an, renouvelable. Sall qui voit à travers cette démarche, une volonté de l’humilier, rend le tablier et démissionne, par la même occasion, de tous les postes électifs obtenus au sein du PDS. Il met sur pied son propre parti dénommé Alliance pour la République (APR) et commence à sillonner le pays et la diaspora sénégalaise à la recherche d’un électorat.

Sall avait, dès l’ouverture de la campagne électorale, le 5 février, ignoré le mot d’ordre du mouvement des Forces vives de la nation qui manifestait à Dakar contre la candidature de Wade, préférant aller battre campagne à l’intérieur du pays. Le traitement injuste infligé à Sall par ses camarades libéraux du PDS en 2008, a suscité une vague de sympathie en sa faveur et explique son ascension fulgurante, a déclaré à IPS, son conseiller politique, Abdourahmane Ndiaye. “Notre différence avec les autres candidats est l’approche méthodique, dans la stratégie et notre parti a la chance d’être né avec un fort capital de sympathie dû, à la martyrisation que nous avons subie à l’Assemblée nationale. Et la stratégie était de transformer la sympathie en suffrages”, a-t-il affirmé.

Sur les promesses de baisse du prix des denrées de première nécessité, Ndiaye a déclaré: “La première que nous prendrons avant même de penser à la décision économique, sera donc une décision politique. Un Etat peut rendre n’importe quelle denrée gratuite…” Ndiaye soutient que pour réduire les prix des denrées de première nécessité, le président élu compte “grignoter sur le train de vie de l’Etat qui est surtout très dispendieux, sur les budgets des multitudes d’agences et ambassades” du Sénégal.

Au sujet du futur gouvernement, Ndiaye affirme: “Au second tour, toutes les coalitions qui avaient soutenu les 12 candidats (de l’opposition) sont venus nous rejoindre. Ce qui nous oblige à une pluralité dans la gouvernance… On ne peut pas être transparent si on est seul. C’est la coexistence avec d’autres qui nous pousse à la transparence”.

Amsatou Sow Sidibé, professeur de droit à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar et candidate malheureuse au premier tour, a déclaré dimanche à la télévision publique: “On va travailler ensemble. La responsabilité est lourde et il faut que tout le monde l’aide. C’est la méthode participative pour la réussite”.